Les amis de la BAB

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ART

Les amis de la BAB

Christine Wolfgang

14 Janvier 2019

En charge de la Thaïlande pour la National Gallery de Singapour, Adele Tan connaissait cette scène en profondeur bien avant de participer activement à cette première biennale d’art contemporain de Bangkok au sein de l’équipe de curateurs.

Fréquentant régulièrement Bangkok depuis plusieurs années, la célèbre conservatrice en maîtrise bien la scène. Pour elle, « Chaque biennale a sa propre histoire et laisse dans son sillage son propre héritage. Cette fois-ci pour Bangkok, le line-up reflète notre souhait de confier la moitié de la biennale à des artistes thaïlandais. Elle a aussi été clairement pensée pour servir de plateforme à de jeunes talents, en particulier ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’exposer à l’étranger, et pour les mettre en contact avec des artistes de la région et du monde entier. Je ne crois pas que la Biennale ait été conçue pour les collectionneurs. Il s’agit d’une manifestation pour la ville, le public. Le moyen d’impliquer les gens ordinaires dans le spectacle et la visualisation de l’art. Mais ce n’est que le début, des événements comme la BAB créent une dynamique. Je pense que le Dr Apinan a bien pris tout ça en considération, car il a contacté les temples aussi bien que les centres commerciaux. Il a aussi judicieusement sélectionné plusieurs artistes dotés d’un potentiel spectaculaire. Divers sites sont dévolus à différents types d’artistes, et si vous avez la chance de tous les visiter, vous constaterez une belle répartition. Il y a en outre beaucoup de jeunes artistes et de conservateurs exceptionnels en Thaïlande, nous espérons injecter davantage de sang neuf à la prochaine édition.»

Parmi tous ces artistes et installations, Adele Tan recommande « sans hésitation l’un des temples, le Wat Prayoon. Mais aussi les œuvres au BACC et l’un des sites Off . Parce que je pense qu’ils offrent toutes sortes de connexions, tant avec l’espace qu’avec les œuvres d’art qui s’y mêlent. Enfin, l’Alliance française, où se trouvent par hasard deux artistes chinois,Yan Pei-Ming et Tao Hui. La juxtaposition est vraiment intéressante :Yan Pei-Ming expose une peinture de sa mère et Tao Hui le portrait d’une jeune femme iranienne parlant de ses espoirs et de ses rêves.»

En Thaïlande, le contexte politique pousse beaucoup d’artistes à s’exprimer de manière subtile…

«Ils font preuve d’une certaine dextérité et derrière cette pseudo « déférence », ils essaient de trouver les moyens d’évoquer des sujets assez épineux tout en rendant hommage à leurs propres traditions culturelles. Les gens pourront le ressentir peut-être plus fortement dans les œuvres installées dans les temples. Je pense que ça a également à voir avec une certaine lassitude à la longue en termes d’engagement, qu’ils n’abandonnent toutefois pas et auquel ils se réfèrent de temps en temps. Bien sûr, comme tous les artistes contemporains, ils veulent non seulement créer des pièces esthétiquement belles, mais aussi que leurs œuvres aient du sens tant du point de vue émotionnel qu’intellectuel.»

La plupart des artistes étrangers ont également un message fort à transmettre.

«Apinan avait déjà mis en place le thème Beyond Bliss (Au-delà du bonheur) avant que je monte à bord, » poursuit Adele, « je suppose que d’une certaine manière, cela a donné le ton sur la façon dont il aimerait que ce genre de biennale se fasse. Il y a donc beaucoup d’œuvres qui évoquent les conflits mondiaux et les moyens de les résoudre. Vous avez probablement vu celles faisant référence aux Rohingyas, par exemple, dans la section de Marina Abramović. Les Lost Dogs d’Aurèle représentent aussi un moyen d’évoquer les tensions dans le monde, mais en utilisant un autre type de métaphore ou de symbole.»

AURÈLE, LE DERNIER CHIEN PERDU ?

«Le Lost Dog est une métaphore de notre propre existence» explique Aurèle d’entrée de jeu. Pour la Biennale, l’artiste a créé Ma Long, un Lost Dog plus spirituel, en hommage aux temples et au bouddha d’or du Traimit. Pour lui, « il n’y a plus que la prière qui puisse nous sauver ».

Non loin du Mandarin Oriental où Ma Long toise l’East Asiatic Building, d’autres Lost Dogs transmettent leur message d’espoir et d’humanité à la galerie P.Tendercool.

Tout a commencé avec des tableaux puis, une collaboration entre Aurèle et François Russo a donné naissance à une série de pièces transverses tels que des chaises, un ensemble de produits dérivés ou encore un Lost Dog facetté de cuir directement inspiré de l’œuvre de Xavier Veilhan. En parallèle à ces pièces uniques, Aurèle a apporté des éléments de sa collection personnelle, vestiges de sept années passées en Chine.

L’artiste a souhaité cette exposition avant tout évocatrice de la Thaïlande. Quoi de mieux que la couleur or pour la symboliser ? Une couleur chère au créateur qui, à l’instar d’Yves Klein, a déposé il y a quelques années son IAY (International AurèleYellow).

Parmi toutes ses créations, on remarque un Lost Dog sculpté dans un tronc d’acacia, tronc que l’artiste a trouvé déjà coupé et qu’il a décidé d’utiliser pour ce qui sera probablement son dernier Lost Dog.

Après 30 ans de création quasi monomaniaque, l’heure est maintenant à l’évidence. « Ce chien est plus que jamais perdu face aux pollutions, aux guerres, aux maladies. Il a toujours nourri un secret espoir de laisser un monde meilleur aux prochaines générations. J’étais persuadé de porter la bonne parole, qu’elle allait rebondir. Là aujourd’hui je me trouve vraiment dans un moment de prière, car je ne vois pas tellement comment on va pouvoir s’en sortir.»

Continuer à faire de l’art comme il en fait depuis trois décennies, Aurèle n’en voit plus l’intérêt. Mais loin de lui l’idée de tout arrêter, il imagine déjà plutôt la suite…

Au sein du programme de la biennale, Aurèle recommande chaleureusement l’œuvre de Huang Yong Ping ainsi que celle de Nino Sarabutra au Wat Prayoon. Il note également un accrochage intéressant au BACC avec un ensemble de pièces remarquables dont l’installation Forest Floor de l’artiste australienne Fiona Hall tout comme l’installation Diluvium de l’artiste coréenne Lee Bul à l’East Asiatic Building. Enfin, il ne manque pas de faire un clin d’œil à sa compatriote Sara Favriau.

INCOMPARABLE SARA FAVRIAU

Lauréate du prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo et du prix de la meilleure installation à la YIA (Young International Artist) Art Fair en 2014, Sara Favriau a répondu avec enthousiasme à l’invitation du Dr Apinan, pour sa première participation à une biennale.

Sara Favriau fascine par son approche du matériau.Travaillant tantôt avec le plâtre, tantôt avec le bois qu’elle sculpte et façonne à la main, elle révèle une certaine fragilité qui nous surprend par endroit, mais nous séduit avant tout.

Pour la BAB, l’artiste française a développé une série de troncs d’arbres sculptés qui sont exposés dans le bâtiment historique de l’East Asiatic Building. C’est d’ailleurs en découvrant ce lieu que Sara a eu l’idée de réaliser cette pièce in situ.

Intitulée “Rien n’est moins comparable”, l’œuvre évoque à la fois de larges colonnes et une forêt de conifères. L’installation se positionne comme un paysage dans l’architecture et témoigne de l’attachement de l’artiste aux formes brutes et aux matériaux naturels.

Sara pose un regard plutôt positif sur cette première édition, tout en rappelant que participer à une biennale d’art contemporain représente « un vrai engagement ». Elle souligne d’ailleurs le courage des organisateurs, qui ont réussi à mettre en place un événement où «tout était à construire».

De la Bangkok Art Biennale, Sara retient particulièrement le travail de l’artiste indonésien Heri Dono, également exposé à l’East Asiatic Building : The Females Angels, une série d’automates suspendues que l’on actionne en pressant un interrupteur.

www.sarafavriau.com
www.heridono.com

MARINA ABRAMOVIC, L’ART D’ÊTRE VULNÉRABLE

Nous sommes en 1974, dans une galerie de Naples. Une jeune fille de 23 ans se tient debout au milieu d’une salle. En face d’elle, une table sur laquelle sont posés 76 objets. Certains associés au plaisir : un manteau, des plumes, du parfum. D’autres à la douleur : un couteau, une barre de fer, des lames de rasoir, un pistolet chargé. Et une note, stipulant ceci : « Je suis un objet. Vous pouvez utiliser sur moi tout ce qui se trouve sur la table. J’en assume toute la responsabilité. Même si vous me tuez. Durée : 6 heures.»

Celle qui a été assez folle, ou assez audacieuse, pour réaliser une telle performance est l’une des artistes les plus emblématiques de cette Biennale 2018. Marina Abramović débute sa conférence en projetant des images prises en 2010 au MoMa.Trois mois durant, elle est restée de l’ouverture à la fermeture du musée sur une chaise, offrant aux passants la possibilité de s’asseoir en face d’elle aussi longtemps qu’ils le désiraient. Les visages défilent, empreints d’une émotion intense, d’une vérité nue.

Puis, Marina se met à parler.
« La performance est une forme vivante de l’Art. Le public et l’artiste créent ensemble.Tous les êtres humains ont peur de choses très simples: de sourir, de ressentir la douleur, de mourir. Je mets en scène ces peurs en face de vous. J’utilise votre énergie, et avec elle, je peux repousser les limites de mon corps autant que possible. Et ensuite, je me libère de ces peurs. Je suis votre miroir. Si je peux faire cela pour moi-même, vous pouvez le faire pour vous.»

 

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