Franck Roger : Touch of Soul

Franck Roger : Touch of Soul

INTERVIEW

Franck Roger : Touch of Soul
Christophe Chom’s

29 Août 2018

Passé récemment par Bangkok et Phuket à l’occasion d’une tournée en Asie, le DJ, producteur et patron de label incarne une génération d’artiste “Body & Soul”, attachée à faire bouger les hanches et rêver les âmes.

Les clubs du pays du sourire ne reçoivent que rarement des artistes du calibre et de l’intensité de Franck Roger. Depuis une vingtaine d’années ce membre éminent de la House Nation enchaîne les disques et les tournées, collaborant avec un impressionnant who’s who des musiques électroniques, des Masters at Work à DJ Deep, du mythique label parisien Straight Up à l’emblématique Planet E de Carl Craig, de ses propres productions sur Real Tone records et désormais Home Invasion, à des apparitions sur Defected ou Circus Company.

Retrouver Franck Roger aux platines de petites structures comme le Glow de Bangkok ou le club Undaman au B-Lay Tong de Phuket en dit long sur la réalité de la scène thaïlandaise, où une poignée de passionnés tente coûte que coûte de défendre une musique de qualité auprès d’un public léger et dans des conditions plus que bridées.

« J’ai découvert le Glow lors de ma venue précédente à Bangkok, au Vogue Lounge,» raconte Franck à Latitudes. «Après un set devant un parterre clairsemé, une amie d’ami m’a emmené là-bas en me disant viens, viens, c’est the place to be et là Jam, la manager du club, m’a proposé de venir y jouer. Apparemment plus on avance et plus les clubs ferment tôt, là sur mon rider on a prévu 2 h 30…»

PROMISED LAND

Au début des années 2000, on croise Franck chez Bettino’s. Il travaille en effet à cette période dans le célèbre magasin de disques de la Bastille, centre de gravité de la galaxie soulful et groovy de la capitale.

« C’était une époque formidable. J’étais jeune, j’avais 23 ans ! On avait monté un studio rue de la folie Méricourt avec Olivier Portal, le fondateur de Playin’ 4 The City et du label Straight Up. On était installés en quinconce avec chacun notre espace et il débarquait dès qu’il entendait un truc qui lui plaisait. On fumait et on faisait de la zique toute la journée, c’était l’époque du Tamashi avec Mike L, un premier maxi, avec Olivier Portal aux claviers. Juste après, on a monté Sun Orchestra avec Jérome Batistelli mon vieux pote. Je l’ai retrouvé il y a trois ans à Berlin et on va reformer Sun Orchestra, mais pour faire un live.»

Ce sont les beaux jours d’une musique House très musicale, pleine de groove et sans concession sur le beat, mais faisant la part belle aux vocaux, aux instruments, se mélangeant allégrement au jazz, à la soul…

«À cette époque il n’y avait pas de minimal, de micro-house, de chose comme ça. De la techno groovy de Detroit, oui, mais moi j’étais plutôt NewYork, New Jersey, Chicago… J’ai grandi avec le disco, mes parents achetaient énormément de disques et sortaient beaucoup en boîte, chez nous c’était très musique black : Motown, Donna Summer,Temptations, Supremes, Quincy Jones, Stevie Wonder…»

Flashback

Dans les années 80 quand le tout jeune Franck commence à vraiment sortir en boîte de nuit, on ne fait pas encore de distinction très claire au sein de ce qu’il est convenu de nommer Dance music.

«C’était l’époque de Break for Love qui passait tout le temps sur NRJ et on se demandait ce que c’était, de la house, de la Dance ? Les DJs balançaient du Lil’ Louis, des morceaux comme Promised Land, Show me Love, du Dr Alban… On dansait, on se foutait des étiquettes. Mais ce qui m’a vraiment fait vibrer c’est la musique de NewYork…

Après le divorce de mes parents, on a quitté la province et je me suis retrouvé en banlieue, dans une cité à Colombes qui contrastait pas mal avec ma vie en Vendée… C’est là que j’ai découvert le rap, Cypress Hill, IAm, NTM.

J’habitais chez un oncle calé en musique qui m’a fait découvrir Terence Trent d’Arby, Neneh Cherry, l’Acid Jazz… À ce moment-là, mon père est mort, malheureusement, et j’ai touché un petit peu d’argent, trois fois rien, genre 1500 €. Ma mère m’a dit d’aller passer mon permis, mais j’ai répondu non, je vais m’acheter des MK2 ! J’ai acheté les platines, une table de mix, des Bose et un ampli et après mes devoirs du soir je me suis à mixer…»

Peu après, Franck largue les amarres et part trois ans à Londres. Au Burger King, où il trime et nettoie les latrines, un collègue indien lui propose de bosser dans une boîte de nuit…

« Là-bas c’était guère plus glorieux on était buzz boy, on débarrassait les verres, on sortait les poubelles, mais dans une ambiance plus sympa. Le patron du club me voyait tout le temps arriver avec un sac Rough Trade ou Tower records et un jour il me dit fais-moi écouter ce que t’as. Je lui ai joué Alison Limerick Where love Lives, que j’avais sur une compilation de Roger Sanchez. Et là il me dit ok, ça te dirait vendredi prochain de faire un warm-up? C’est la plus grande peur de ma vie! C’était dans un club qui s’appelait Another Ground, à Oxford street, les DJs résidents étaient Seb Fontaine, Judge Jules et Sasha… Ces mecs étaient en place, ils faisaient les beaux jours du Ministry of Sound.

On y allait en sortant du club, on avait des pass. J’en ai encore des frissons, il y avait Morales, les Masters at Work, Junior Vasquez…Tout le monde était là, c’était vraiment une époque bénite, vers 1996. Et donc je suis devenu un peu résident d’Another Ground quelque temps, puis je suis rentré à Paris pour calmer un peu les excès.

Là j’enregistrais des cassettes, je piratais les émissions de DJ Deep, ça a été une révélation, il recevait tout, des DAT de King Street, de Blaze, Kerri Chandler… J’ai fait mes armes dans les bars gay du Marais, puis j’ai gagné un concours de DJ qui m’a permis de jouer à la Gay Pride et sur FG, là non plus je n’en menais pas large…

À ce moment, j’ai rencontré mon pote Jérome Batistelli de Sun Orchestra, Mike L et Bettino, Olivier Portal, Cyril (K)… Avec Jérome (Shade of Soul) on a commencé à bosser quelque temps, puis Bettino m’a aidé à m’installer et je me suis mis à produire au milieu de tous ces gens formidables : BNO, Next Evidence,The Deep, Playin’ 4 the City… »

Franck crée alors un label dont les productions tournent pendant une bonne dizaine d’années sur les platines d’innombrables DJs passionnés, partout sur la planète : Real Tone, qui accueille des artistes reconnus comme Jovonn, MrV, Shonky, Maya Jane Coles ou les Martinez Brothers.

Puis, peu à peu, s’installe un son plus électronique, plus tripé et moins soulful, qui l’amène à créer un nouveau label, Home Invasion. Ce qui ne l’empêche pas de faire cohabiter son vieux complice Mandel Turner avec des artistes plus purement élec- troniques comme D’julz.

« J’essaye de rester moderne dans ma musique. Par exemple quand j’ai fait After All (sorti en 2011 avec un vocal de Mendel Turner), je n’ai pas cherché à faire un morceau soulful et le morceau a marché justement parce qu’il n’y avait pas les codes couplet refrain couplet refrain ad lib etc… La voix est juste un hook (un hameçon) et ça a mis tout le monde d’ac- cord, les soulful et les chépères ! J’ai essayé de refaire d’autres morceaux comme ça, mais ça n’a pas marché, il n’y en a qu’un qui arrive à faire des one-shot et qui sont tout le temps des tubes, c’est Dennis Ferrer. »

LOST SOUL ?

«Malheureusement la musique purement Soulful ne fonctionne plus,» poursuit Franck, « c’est pour ça qu’on a arrêté les 5 Beats au Djoon par exemple, la dernière soirée qu’on a fait là-bas c’était avec DJ Spinna, on a fait 200 entrées, alors que deux ans avant c’était blindé ! Les temps ont changé, les gens ne veulent plus payer d’entrée en club, la consommation de drogue est massive et le public attend des sensations plus extrêmes. Et puis, il faut bien dire que ce milieu là, soulful, s’est tiré une balle dans le pied. On n’a pas su se recréer, se moderniser, donner une nouvelle dimension aux chansons. Sur Traxsource, le site de téléchargement de référence, tu ne trouves quasiment que des covers de Bill Whiters, des trucs avec des samples de Loleatta Holloway ou des Defected accapella… Heureusement, il y a des mecs comme Little Louie Vega qui font encore de vraies prod’!

À vrai dire maintenant j’ai envie de faire du rock, du dub, j’aimerais faire un album entre Grace Jones, Arthur Russell et Little Dragon, tu vois, faire un album de Franck Roger comme Extensions of Yesterday sur Circus Company en 2013, je ne pense pas, bien que sur cet album j’ai quand même montré quelques palettes… »

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