Neary Adeline Hay : Rencart avec l’Angkar

Neary Adeline Hay : Rencart avec l’Angkar

CINEMA

Neary Adeline Hay

Rencart avec l’Angkar

destinationcambodia@magazinelatitudes.com

30 Avril 2018

La jeune réalisatrice franco-khmère explore silence et devoir de mémoire avec Angkar, film dont la première cambodgienne a eu lieu en mars et qui suit le retour de son père sur les lieux de sa déportation, longtemps après le traumatisme des années Khmers rouges. Extraits de sa conversation avec Latitudes.

Ta Saeng

Ce village de la province de Preah Vihear, tout au nord du pays, c’est là que mon père a vécu son temps de travail forcé, dans la crainte incessante d’une mort brutale. Pour un citoyen de la grande ville comme lui, expulsé de Phnom Penh avec des milliers d’autres durant la déportation des populations urbaines décidée par les Khmers rouges en 1975, c’était plonger dans un monde inconnu. C’est là qu’il a découvert la force de la Nature, comment survivre dans un environnement souvent diffcile. À un moment du film, quand il retourne à un endroit où les prisonniers exécutés étaient sommairement enterrés au pied d’un arbre et qu’il ne voit plus une seule trace de cadavres, il se contente de remarquer : « L’arbre les a tous dévorés ». C’est là que j’ai mesuré à quel point il avait été tenaillé entre deux pouvoirs sans visage, la Nature et l’Angkar (L’Organisation, en khmer).

Traditions et déni

A son premier retour sur place avec moi en 2010, j’avais pris une caméra, mais mon père n’en était qu’au début du processus de confrontation à son passé, il n’était pas encore prêt à partager… Je me suis aperçue que c’était avant tout sa culpabilité d’être toujours vivant, d’avoir échappé à la mort contrairement à toute sa famille et à la plupart de ses amis. Je suis née à Kompong Thom, issue d’un “mariage forcé” (mes parents ont été l’un de ces nombreux couples obligés par le régime à s’unir conjugalement), et j’ai grandi en France à
peu près entièrement préservée de ce passé tragique.

Après le premier voyage, nous sommes revenus en 2016, cette fois pour filmer, trouver des questions pertinentes plutôt que des réponses péremptoires. Pour mon père, cela aussi été l’occasion de présenter ses respects aux morts, au cours de prières souvent partagées par ceux-là mêmes qui l’avaient privé de sa liberté, les anciens bourreaux et collaborateurs du régime. Maintes fois, j’ai dû me retenir pour ne pas demander des comptes à ces gens en les filmant et en les écoutant, ces gens qui ont été des agents actifs du régime et qui aujourd’hui encore restent dans un déni total de ce qui s’est passé.

Tout au long du film, mon père essaie de les défier gentiment, d’obtenir quelque explication quant à leur comportement, mais fondamentalement il comprend que le meilleur défi porté à cette négation du passé est le simple fait qu’il soit encore là, enfin prêt à transmettre son expérience à sa fille et avec elle à toutes les nouvelles générations.

À un moment, il s’ex- clame avec une certaine perplexité : « À entendre ces bonshommes, c’est comme si ces trois ans, huit mois et vingt jours de ma vie n’avaient jamais existé ! »

Mais il sait maintenant que c’est bien le cas, parce qu’il a surmonté son propre silence.

Trans-mission

J’essaie simplement d’ouvrir des portes, de poser des questions, d’aider à un meilleur dialogue entre les générations. Même si je suis plus parisienne qu’autre chose, je ressens une vraie proximité avec la jeunesse cambodgienne. Il est clair que la manière dont le pays a traité les pages les plus noires de son histoire moderne a manqué de cohérence, mais nous ne sommes pas là pour ressasser des jugements négatifs, ni pour faire la leçon aux gens sur comment panser des plaies anciennes.

À la fin du film, les jeunes villageois de Ta Saeng dansent à une noce, là où mon père avait été déporté par les Khmers rouges. Sur fond de musique techno cambodgienne, hypnotique, répétitive, ce n’est pas une scène qui fait vibrer d’espoir, mais elle n’est pas entièrement déprimante, non plus : c’est ainsi que je vois la vie quotidienne actuelle dans les provinces du Cambodge, privée de perspectives vraiment stimulantes, mais au moins avec une idée d’appartenance à une communauté, à un tissu social.

Bien sûr, personne ne commence sa vie avec une page blanche, surtout dans un pays déchiré par la guerre civile et les agressions extérieures. Nous avons juste besoin que nos aînés écrivent des messages qui aient du sens sur notre page, et que nous apprenions à les décrypter..

Présenté à plusieurs manifestations cinématographiques en Europe et à Phnom Penh, Angkar sera bientôt projeté au Festival du Film d’Asie et du Pacifique à Los Angeles.

 

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