La place de la Poste s’affranchit

La place de la Poste s’affranchit

CAMBODGE 

La place de la Poste

s’affranchit

With MAADS # LivingCambodia

3 Janvier 2017

Des décennies durant, cette place du Phnom Penh historique est restée à la fois emblématique et délaissée. Au sein du développement assez frénétique de la capitale cambodgienne, ce lieu délicieusement surrané cherche désormais à trouver identité et caractère.

Jadis, la place de la Poste constituait le centre névralgique du Phnom Penh colonial, directement connectée aux districts résidentiels et administratifs à l’ouest et au fleuve Tonlé à seulement 300 mètres à l’est. Le patron du Grand Hôtel attendait devant sa vraiment grandiose façade (maintenant disparue sous la vulgarité d’un Kentucky Fried Chicken) que l’un des trente-quatre bateaux portant le pavillon des Messageries Fluviales de Cochinchine (dont les installations cambodgiennes viennent d’être converties en un raffiné restaurant-traiteur, Khéma La Poste) débarque ses passagers venus de Saigon, Battambang ou Luang Prabang, quelques succulents gigots glissés entre les blocs de glace et, selon de persistantes rumeurs, le meilleur opium de contrebande d’Asie.

Fondées par Jules Rueff, un juif alsacien qui commença son époustouflante carrière en obscur caporal d’infanterie pour finir Commandeur de la Légion d’Honneur, les Messageries se virent octroyer en 1893 le service postal exclusif entre Bangkok et Phnom Penh. Elles desservaient donc la toute récente Poste et à côté la Banque de l’Indochine, un superbe édifice racheté en 1960 par une famille cambodgienne aisée, les Van, qui allait échapper à l’étranger aux atrocités des Khmers Rouges, revenir et transformer leur maison en très classieux Van’s Restaurant & Garden Café, lequel célèbre ce mois-ci son dixième anniversaire sous la supervision avisée de sa directrice, Porleng Van…

Mais si l’on peut retracer plus ou moins facilement la capricieuse histoire de cet espace urbain regorgeant de joyaux architecturaux de style autrichien, français ou néo-classique, marqué par la détermination effervescente des Khmers à laisser derrière eux les cicatrices du passé, il est bien plus ardu de discerner comment la place de la Poste va trouver sa niche dans une capitale en plein changement, « où les espaces publics semblent négligés en faveur des exigences des promoteurs privés », commente Sokagna Hun, une récente diplômée de l’Université royale des Beaux-Arts qui, l’an dernier, a participé au concours d’urbanisme « Imaginer l’avenir de la place de la Poste », une initiative de l’Asia Foundation associant cinq facultés d’architecture de Phnom Penh.

Ici réside l’un des principaux défis auxquels la ville se confronte aujourd’hui. Presque tous les projets présentés par ces jeunes architectes et urbanistes khmers optaient pour une aire entièrement piétonnière, plus ouverte sur le port fluvial et les bords du fleuve. L’un d’eux prévoyait un étonnant auvent qui couvrirait une grande partie de la place, appelé « L’enveloppe volante ». Vous avez du courrier !

« Il y a huit ans, nous avons soumis l’idée de fermer la zone à la circulation au moins pendant les weekends », explique Porleng Van, « mais la municipalité doit faire face à une augmentation considérable du nombre de véhicules dans la capitale sans parkings dignes de ce nom, pour l’instant ».

Pour sa part, le cabinet d’urbanisme ReEdge a avancé une vision entièrement novatrice des berges du Tonlé, en liaison avec la place. À voir… Créer un espace piétonnier attirant pour les visiteurs et les résidents de Phnom Penh requiert certainement la volonté des autorités municipales.

Pour le moment, le beau bâtiment de la poste est défiguré par un alignement de distributeurs d’argent et d’enseignes publicitaires aux couleurs criardes. À l’intérieur, le Cam Pub Café parait conçu plus comme une cafétéria pour les employés que comme un lieu où les gens pourraient se détendre en absorbant l’histoire du quartier. Et sur la droite, le Commissariat de police vieux de cent vingt ans reste abandonné aux squatteurs et aux fantômes, le propriétaire du bâtiment n’ayant toujours pas décidé s’il fallait le transformer en hôtel de luxe.

Entre temps, des familles modestes se sont installées dans les vénérables édifices alentour. De petits commerces survivent, comme Julie 99 à l’entrée sud, où une rôtissoire de canards tourne sur le trottoir, ou Apple Travel, une agence de tourisme et magasin de souvenirs tenus par une mémoire vivante de cette partie de la ville, M. Su Do, qui se rappelle l’époque après la guerre civile cambodgienne où il travaillait pour Air France. Tandis que Khéma La Poste garde ses friandises strictement derrière ses portes, le restaurant sino-khmer Seven Bright (connu pour son… ragoût d’agneau) offre maintenant un cointerrasse bien aéré. Et aux abords de la place, de nouveaux établissements se sont développés, tels le bar très chic Chez Rina ou Raqia Republic, un nightclub décoré dans un mélange époustouflant de kitsch croate et khmer où des DJs locaux branchés comme Ah Pink se relaient avec des formations de musique live.

Une mutation purement « bo-bo » ne serait cependant pas la solution pour ce quartier socialement composite, si proche du populaire Marché de nuit. Même l’élégante boutique sur deux étages d’Artisans d’Angkor revendique fièrement son engagement social. « Derrière les chemisiers en soie ou les sculptures en bois », observe sa manager, Sokuntha Eam, « il y a notre réseau de préservation et de promotion de l’artisanat traditionnel cambodgien, les quarante-huit ateliers fonctionnant dans douze villages de la province de Siem Reap. Les huit cents artisans qui travaillent avec nous ont formé une association détenant maintenant vingt pour cent des parts dans la compagnie ».

Une place de la Poste nouvelle mouture devrait refléter la diversité sociale de la capitale cambodgienne, loin des galeries marchandes géantes vouées au culte de la consommation.

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