Jacques Lapouge

Jacques Lapouge

INTERVIEW

JACQUES LAPOUGE

Christophe Chommeloux

12 Juillet 2019

En poste depuis septembre dernier, Jacques Lapouge a pris ses fonctions d’ambassadeur de France en Thaïlande à un moment charnière de l’histoire du pays.

Diplômé de l’ESSEC et de l’ENA, ancien conseiller européen du Président Chirac et conseiller diplomatique du Premier ministre Fillon, Jacques Lapouge a déjà exercé les fonctions d’ambassadeur en Malaisie, en Afrique du Sud et dernièrement en Suède, juste après avoir été chargé des négociations sur le changement climatique.

Ancien directeur adjoint de l’ONU à Paris, spécialiste de la diplomatie économique et multilatérale, ce fan de Rock, pour qui la culture et les affaires constituent les deux faces complémentaires du Soft Power à la française, a pris ses quartiers au bord de la Chao Phraya dans un contexte particulièrement riche, qui lui offre l’opportunité d’une vraie relance des relations avec notre pays d’accueil.

 

Handing of Credentials to King Rama X on May 7, 2019

Monsieur l’ambassadeur, après ces 8 mois à Bangkok, pouvez- vous dresser un premier bilan et quelle est votre analyse de l’état des relations entre la France et la Thaïlande ?
Je viens de passer un premier cap dans ma mission puisque j’ai remis mes lettres de créance à Sa Majesté au lendemain de son couronnement, précisément après 8 mois. La première chose que je voudrais dire c’est que cette période s’est révélée particulièrement active pour la Thaïlande, avec la préparation des élections et du couronnement, ainsi que la présidence de l’Asean depuis le 1er janvier, qui revêt une importance particulière pour les diplomates. Cela a représenté beaucoup de travail pour les ambassades, car notre métier, au-delà de la représentation et du travail d’influence, consiste également à suivre ce qui se passe dans le pays, à l’analyser, en rendre compte à Paris et, pour un nouvel ambassadeur, à nouer un maximum de contacts pour disposer d’antennes et s’informer.Tout ceci a constitué une grande partie de mon travail et s’est révélé particulièrement intéressant. C’est une chance d’arriver à ce moment-là, par comparaison avec la période précédente, compte tenu de la situation politique qui prévalait alors.

Il est encore un peu tôt, bien sûr, pour faire un bilan, mais j’ai engagé un plan d’action qui a été approuvé il y a quelques mois, dans tous les domaines : le développement des relations diplomatiques, les dossiers économiques, les politiques culturelle et universitaire, les questions consulaires, etc.

Les relations franco-thaïlandaises sont bonnes parce qu’elles ont été relancées après que l’Union européenne ait levé, fin 2017, les mesures restrictives qu’elle avait imposées à la Thaïlande. Cela a permis la reprise l’année dernière des contacts au niveau politique avec, tout d’abord, la visite à Bangkok de Jean-Baptiste Lemoyne (NDLR Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères) suivie de celle du Premier ministre Prayut en France en juin, au cours de laquelle il a rencontré le Président Macron à l’Élysée et a été reçu à Toulouse chez Airbus. À cette occasion il a été convenu de travailler ensemble et M. Prayut est d’ailleurs revenu en France pour célébrer la fin de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre.

En 2019, nous avons déjà eu de nombreux échanges importants au niveau des hauts fonctionnaires, notamment le premier contact depuis plusieurs années entre le Secrétaire général du quai d’Orsay et son homologue thaïlandaise.Au cours de ceux-ci ont été décidées de nouvelles dates de consultations politiques à haut niveau, ainsi que la célébration à partir du mois de septembre du 333ème anniversaire de la deuxième mission diplomatique siamoise en France, envoyée par le roi Narai en 1686, au cours de laquelle l’ambassadeur Kosa Pan débarqua au port de Brest avant de continuer son voyage vers Versailles et la cour du roi Louis XIV.

Meeting with Thai PM at the seat of Government during a visit of MEDEF International delegation in Thailand on January 30, 2019

Courtesy visit to Thai PM at the seat of Government on March 4, 2019

Les élections législatives tant attendues ont eu lieu, quel commentaire inspirent-elles à la diplomatie française ?
Il s’agit d’une étape essentielle dans le retour de laThaïlande vers des institutions démocratiques. Ces élections se sont déroulées dans des conditions pacifiques, avec une participation élevée et dans le respect des délais fixés par la constitution. Le fait d’avoir une chambre basse élue devrait changer beaucoup de choses, sur le vote des lois, sur le vote des budgets et sur le contrôle du gouvernement. Ça va aussi entraîner la disparition du fameux article 44 (NDLR Article 44 de la Constitution intérimaire, qui donne au Premier ministre le pouvoir de prendre des décisions ayant valeur de loi sans passer par le Parlement).

Nous attendons désormais la formation du gouvernement et nous travaillerons avec lui, notamment parce que la Thaïlande est un partenaire important en Asie du Sud-Est, l’un des principaux. En même temps, bien sûr, cela ne nous empêchera pas de rester attentifs, en Thaïlande comme dans tous les pays du monde, au respect de l’État de droit, des droits de l’Homme et de la liberté d’action des partis politiques.

La prochaine étape devrait être la reprise des négociations sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et la Thaïlande, suspendues après le coup d’État. Les enjeux économiques sont importants, car nous avons beaucoup d’entreprises exportatrices dans des secteurs où les droits de douane sont très élevés, notamment les vins et spiritueux, les cosmétiques, ou les produits de luxe…

Quel impact cela peut-il représenter pour les entreprises françaises en Thaïlande ?
L’impact peut se révéler positif dans différents domaines, par exemple les infrastructures, en particulier dans le cadre du développement de l’Eastern Economic Corridor. Une véritable politique de modernisation se met en place, dont le symbole est Thailand 4.0, qui vise à dynamiser la croissance thaïlandaise grâce à l’innovation technologique et au développement durable.

Les Thaïlandais reconnaissent eux-mêmes ne pas avoir assez investi au cours de la dernière décennie, mais désormais les projets avancent, offrant aux entreprises françaises de nombreuses opportunités, dans des secteurs où nous sommes performants : l’aéronautique, le ferroviaire, l’ingénierie, l’aménagement urbain, avec en particulier le traitement des eaux et des déchets, les «smart cities»…

La plupart de nos grandes entreprises disposent bien entendu déjà de contacts à haut niveau, mais certaines d’entre elles s’appuient néanmoins sur l’ambassade, qui les accompagne. Un projet très structurant est naturellement celui qui concerne le futur aéroport d’U-Tapao, un centre de maintenance MRO (NDLR : Maintenance, Repair and Operations, en français MCO, Maintenance en Condition Opérationnelle), qui a été confié à Airbus lors de la visite de M. Prayut en France. Nous avons aussi en ligne de mire l’appel d’offres pour le renouvellement de la flotte de moyens et gros porteurs de Thai Airways, désormais passé en conseil des ministres. Nous pourrions également évoquer le contrat de la fabrication des passeports thaïlandais, dont la première étape a été remportée par une entreprise française.

On le réalise moins, mais vous travaillez aussi beaucoup à promouvoir les investissements thaïlandais dans l’Hexagone…

L’économie thaïlandaise devient mature et de grands groupes investissent à l’étranger. En effet, promouvoir la France auprès d’eux fait partie des missions d’un ambassadeur. J’étais précédemment en poste en Suède, qui, on le sait peu, est un des principaux investisseurs étrangers en France. Ikea, H&M, Securitas… 100 000 Français travaillent pour des entreprises suédoises! Quand je demandais aux dirigeants de ces entreprises pourquoi elles choisissaient l’Hexagone, la première raison qu’on me citait était la qualité des ressources humaines, de l’encadre- ment, des ingénieurs, de la force de travail… Après nous avons tout le reste, le fait que la France se situe au cœur de l’Europe, son excellent réseau d’infrastructures, une électricité bon marché et bien entendu la qualité de vie. Nous avons donc de nombreux atouts à faire valoir auprès de nos amis thaïlandais.

Je tiens à ajouter que la grande qualité de la communauté française de Thaïlande fait partie de ces atouts. En particulier, une structure comme l’Alliance française contribue grandement au rayonnement de la France en matière culturelle et au resserrement des liens entre nos deux pays, alors que de nombreuses associations œuvrent pour de bonnes causes en parfaite collaboration avec nos hôtes, notamment dans les domaines de la solidarité, de l’éducation et de l’environnement.

Vous avez été ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique et une de vos premières sorties médiatiques à Bangkok a été de participer au nettoyage des berges de la Chao Phraya, quel est votre regard sur ces problématiques environnementales en Thaïlande ?

La Thaïlande a toujours été un partenaire constructif dans ce type de négociation et elle est très concernée par ces problématiques, en particulier par rapport à la pollution atmosphérique. Elle progresse chaque jour dans la transition vers un meilleur mix énergétique, notamment en développant les énergies renouvelables. Les Thaïlandais ont souscrit à des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de 7 à 20 % d’ici 2020. Or, en 2016 la réduction atteignait déjà 12 %, donc ils tiennent leurs engagements.

Le grand sujet sur lequel la Thaïlande part de loin concerne les plastiques. Mais on assiste à une véritable prise de conscience, j’ai pu le constater depuis mon arrivée, et nous avons des projets en préparation pour les accompagner, notamment avec Expertise France, qui va piloter un ambitieux projet “plastique” depuis Bangkok pour le compte de l’Union européenne.

Vous avez eu le privilège d’assister au couronnement d’un roi…

Comme tous les ambassadeurs, j’ai participé à une étape des cérémonies du couronnement, qui restera dans mes souvenirs : les audiences du corps diplomatique, le 6 mai au Palais royal.

J’ai vécu comme une chance exceptionnelle le fait de pouvoir assister à ce que j’ai perçu comme un grand moment d’unité du peuple thaïlandais autour de la monarchie, avec une grande dignité, dans un magnifique décor et un cérémonial profondément ancré dans la tradition, avec les costumes anciens et la foule en jaune…

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