Narath Boriboonhiranthana: Thaïe & Découpages

Narath Boriboonhiranthana: Thaïe & Découpages

ART

NARATH BORIBOONHIRANTHANA

Thaïe & Découpages

Justine Hrmnt

11 Juillet 2019

À la croisée de l’art nouveau et de l’art traditionnel thaïlandais, Narath Boriboonhiranthana réalise des œuvres en papier découpé d’une grande délicatesse. Un mélange abstrait réalisé à partir d’éléments concrets empruntés à l’histoire personnelle et à l’imagination débordante de l’artiste.

Ce travail minutieux nécessite de trois semaines à trois mois d’ouvrage par pièce. En résulte un tracé précis qui se meut en courbes légères, faisant tantôt apparaître des détails architecturaux, tantôt de la faune et de la flore.

Pour Narath Boriboonhiranthana, tout a débuté à l’Université Silapakorn de Bangkok, où la future artiste a d’abord étudié les arts traditionnels thaïlandais. C’est là qu’elle découvre la technique du papier découpé, devenu son moyen d’expression depuis maintenant presque six ans. Pourtant, rien ne l’y destine et elle commence par développer le dessin. Mais suite à une dépression, qui survient entre sa deuxième et sa troisième année d’étude, la jeune artiste n’arrive plus à créer et manque de concentration pour finir ses œuvres. S’ensuit une remise en question : « Je n’arrivais plus à finir mes travaux, jusqu’à ce qu’en troisième année nous ayons un cours sur les techniques traditionnelles thaïlandaises. Le professeur nous a alors demandé de travailler sur une technique thaïe de notre choix. Je me disais ‘Oh mon Dieu ! Je ne sais pas quoi faire. De la peinture traditionnelle ? De la peinture à l’huile ? Je m’en sentais incapable’ ». Son professeur lui suggère alors la technique du papier découpé…

Narath s’y épanouit et réussit à surmonter son trouble de l’attention jusqu’à améliorer ses facultés de concentration. « Je commençais à découper et je ressentais que ma concentration devenait bien plus longue. Je me sentais vraiment mieux. Cette technique a vraiment fonctionné comme une sorte de méditation pour moi. Cela me faisait travailler plus longtemps, m’aidait à mieux me concentrer et le résultat se révélait intéressant. Je réussissais à m’exprimer, tout simplement

Dans un premier temps, elle développe cette technique de manière traditionnelle. Puis, à l’échéance de son travail de fin de diplôme, elle se pose la question « Pourquoi ne découpes-tu pas comme tu dessines ? ». C’est à partir de ce constat que Narath commence à aborder ses œuvres papier de la même façon qu’elle abordait ses dessins quelques années auparavant. En résultent alors une finesse et un sens du détail extrêmement développé.

«Après ça, je suis allée travailler dans l’industrie de la mode. J’ai fait de nouvelles rencontres et expérimenté le monde de travail pendant un an. Je me suis en quelque sorte trouvée. Puis j’ai fait le constat que je souhaitais revenir à la création, donc j’ai recommencé à créer. D’abord de la même façon dont j’avais eu l’habitude avant, puis je me suis rapidement rendu compte que ce n’était pas la même chose. Mes centres d’intérêt avaient changé.»

Cette manière décorative d’aborder ses créations ne lui convient alors plus. Narath souhaite désormais y intégrer son histoire personnelle et ses émotions. « Je ne voulais plus faire quelque chose de décoratif. Je voulais y mettre mon âme.»

Ce cap marque un tournant décisif dans la carrière de la jeune artiste, qui passe d’un travail exclusivement abstrait à un travail plus personnel et figuratif. Elle aborde ses créations de manière cathartique. Elle y exprime ce qu’elle ne peut dire à voix haute et se libère ainsi de ses peurs, ses déceptions et ses frustrations. Les sentiments de rejet, de ne pas être aimée ou de ne pas trouver sa place dans la société, se révèlent d’ailleurs centraux dans le travail de Narath Boriboonhiranthana.

AU CŒUR DU LABYRINTHE

Ses œuvres se transforment alors en un dédale de références, d’objets et de symboles que l’on ne remarque pas forcément de prime abord, mais qui se découvrent au fur et à mesure de la lecture, comme autant de messages cachés. Alors que dans l’une de ses œuvres elle ouvre une fenêtre sur un monde onirique, elle ferme une porte dans une autre et y cache un secret qu’elle est la seule à connaître.

«Après avoir vécu cette dépression, je me suis dit ‘Je vais utiliser cette technique du papier découpé pour raconter une histoire, pour faire émerger mes sentiments que je vais exprimer à l’aide de symboles.’» Des symboles comme l’anémone, une fleur que l’on retrouve dans presque chacune de ses œuvres. « Je n’aime pas trop dire ça, mais c’est très romantique. L’anémone évoque la tristesse, l’amour perdu. C’est justement ce que j’aime. De l’extérieur c’est une fleur jolie et délicate, mais qui exprime en réalité la tristesse et la mélancolie. »

Un point de vue que l’on peut aisément comparer au travail de l’artiste, très esthétique en surface, mais assez sombre en profondeur. Car Narath puise son inspiration dans son histoire personnelle et sa relation conflictuelle avec sa famille : « Chaque partie de mon travail raconte une histoire ; la tristesse, la solitude, la relation entre ma famille et moi. Je raconte mon histoire et j’exprime mes sentiments les plus sombres et négatifs que je présente de manière esthétique.» Elle n’a pas pour ambition de réaliser des œuvres saturées de pathos. L’artiste souhaite avant tout proposer des œuvres agréables à l’œil et accessibles à tous. « Ce n’est peut-être pas très profond, mais je veux juste produire des œuvres plus faciles à comprendre pour les gens. Je veux que les personnes qui regardent mes œuvres puissent reconnaître des éléments et aiment mon travail dans son ensemble. J’ai donc décidé de produire quelque chose qui me plaisait, qui me rendait heureuse et que j’aimerais voir sur mon mur.»

Dans cette recherche incessante de livrer son histoire, Narath va jusqu’à se personnifier. Elle commence alors à incorporer des visages féminins au centre de ses œuvres. « J’aime dessiner des portraits. Je cherche juste à inclure un personnage principal qui me représente, mais pas de manière frontale ». Il n’est pas question d’autoportrait dans la définition classique du terme, mais plutôt d’une représentation allégorique de l’artiste. « Je veux juste raconter une histoire et me représenter. C’est comme si vous réalisiez le film de votre vie, qui choisiriez-vous pour interpréter votre rôle?» Ce visage n’est jamais le même et contrairement au reste de l’œuvre, il n’est jamais découpé. Narath renoue ici avec ses premiers amours pour le dessin.

Son travail évolue et l’artiste se détache progressivement de la technique classique. Lorsqu’on parcourt l’ensemble de ses œuvres, on remarque que le cadre et les angles droits disparaissent au profit d’œuvres plus souples qui rappellent les courbes de l’art nouveau. Plus de coins, plus aucune ligne droite ne laissent transparaître l’état premier d’une feuille de papier rectangulaire. Narath s’affranchit des codes classiques de la composition pour laisser libre cours à son imagination.

Un appel à l’imagination qui n’est pas sans rappeler le mouvement artistique du romantisme développé au XVIIIème siècle.Tout comme les artistes romantiques en leur temps, Narath représente ses sentiments intérieurs et se nourrit de ses rêves, ses doutes ou encore ses angoisses. C’est son besoin d’expression qui dirige sa création. Rien ne semble prémédité. Elle se laisse volontiers guider par son esprit qui « vagabonde partout » et qu’elle « ne peut arrêter ». C’est ainsi que l’on voit apparaître des singes dans son œuvre intitulée House of Cards. « Au moment où je créais cette pièce, j’ai pensé à des singes, alors je les ai dessinés.»

Ses influences sont vastes, mixant toujours l’Asie et l’Europe. L’Asie où elle a grandi et étudié et l’Europe où elle vit main- tenant, à Budapest. Aux influences art nouveau et romantique précédemment évoquées, il est bon d’ajouter celles des symbolistes et notamment de Gustav Klimt dans le traitement de ses modèles féminins.

On retrouve également l’imaginaire foisonnant du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry où viennent se côtoyer renards et lapins et on notera son hommage à l’Ophélie de John Everett Millais. Cette peinture du milieu du XIXème siècle prend pour modèle le personnage de la célèbre pièce deWilliam Shakespeare, Hamlet. Dans cette tragédie, la jeune Ophélie se suicide dans les eaux après que son amant, Hamlet, l’ait délaissé et ait assassiné son père…

Narath Boriboonhiranthana développe un art voué à la contemplation par le déchiffrement subtil des images qui s’y dérobent. Et si l’artiste n’a pas peur de mettre dans ses œuvres ses sentiments les plus sombres, elle ne souhaite pas pour autant tomber dans le cliché de parler de sa situation de transgenre. « Je suis trans et je pense que cela est évident, mais je ne souhaite pas être réduite à ce simple statut. Je veux juste être présentée comme une personne, indépendamment de mon genre. Ce n’est pas parce qu’on fait partie de la communauté LGBTQ+ que l’on est forcément passionné par les licornes et les paillettes ! On peut être intéressé par d’autres choses. Par exemple, j’ai une amie artiste qui est également trans et qui fait de magnifiques peintures traditionnelles de moines thaïs.»

Alors, même si Narath ne rejette absolument pas l’étiquette de transgenre, elle ne cherche pas pour autant à la revendiquer et à faire campagne en faveur de la communauté LGBTQ+. Là ne se trouve pas sa place et elle ne souhaite surtout pas se voir réduite à ce simple statut qui parfois se résume à des clichés qui ont, à notre époque, malheureusement encore la vie dure.

Jusqu’au 30 juin prochain Narath Boriboonhiranthana fait l’objet d’une exposition solo au Subhashok the Arts Centre à Bangkok, The Remembrance, qui réunit pas moins de 11 œuvres, dont une créée spécialement pour l’occasion : une lune grand format en hommage à ses parents. «Avant d’aller dormir, j’aime regarder par la fenêtre. Ce soir-là, ma famille me manquait et en ouvrant le rideau j’ai vu une lune magnifique. Je me suis alors sentie triste et c’est ainsi que m’est venue l’idée de créer cette pièce

Ensuite, du 20 juillet au 20 août, l’exposition The Remembrance s’installera à Phuket, où le public pourra venir l’admirer dans le magnifique cadre du luxueux resort Kata Rocks. Dominant les eaux claires et tranquilles de la plage de Kata au bord de la mer d’Andaman, Kata Rocks by Infinite Luxury fait partie des resorts 5 étoiles les plus emblématiques de l’île et organise chaque année le Kata Rocks Superyacht RendezVous.

 

BANGKOK / Subhashok the Arts Centre

PHUKET / Kata Rocks

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