Le théâtre d’ombres, du côté lumineux

TRADITION & EVOLUTION

LE THÉÂTRE D’OMBRES, DU CÔTÉ LUMINEUX

Par Constantine Korsovitis

10 Mai 2019


Très ancien, l’art du wayang, ou théâtre d’ombres, est resté intact pendant des siècles, jusqu’à ce qu’un marionnettiste malaisien lui donne récemment un nouvel élan et une certaine modernité.

On ne dispose pas de preuve précise de l’origine du théâtre d’ombres, car il existe de nombreuses variantes en Asie du Sud-Est, en Inde, en Chine et au Moyen-Orient, mais dans la littérature javanaise, il est mentionné dès l’an 1000 de notre ère.

Bien que chaque nation d’Asie du Sud-Est possède sa propre culture, elles partagent toutes des caractéristiques culturelles, religieuses et raciales communes, en raison de relations complexes qui remontent à plus d’un millénaire. Ces diverses cultures regorgent de richesses, le théâtre d’ombres constituant un art singulier dans toute la zone et un véritable témoignage de l’influence culturelle de l’Inde dans cette région. Pour les commerçants, le wayang représentait un moyen de partager la riche culture de leur patrie et pour les prêtres un vecteur simple pour répandre leur foi. Cette tradition saisit la force et la fluidité de ces relations, tout en exprimant l’histoire et le potentiel de la région.

Loin de constituer un simple divertissement, le wayang était pratiqué lors d’événements importants, tels que les naissances, les mariages, les funérailles, la protection des récoltes ou comme offrande à un dieu. L’incorporation des épopées hindoues du Ramayana et du Mahabharata a transformé une tradition théâtrale en rituel, avec des récits personnels et universels. Il intègre des sujets allant de la nature à des questions culturelles, sociales et religieuses sensibles, et l’analyse des conflits entre les personnages se révèle extrêmement complexe.

Le théâtre d’ombres a joué un rôle important dans le développe- ment de la culture et des valeurs en Asie du Sud-Est, tant sur le plan philosophique que moral, et il s’agit de l’une des formes d’art les plus spirituellement significatives de la région. Son message simple du bien contre le mal, entre lumière et ténèbres, le rend agréable et simple à comprendre. Il s’est révélé facile de l’assimiler aux cultures et religions locales et cette tradition a surtout été influencée par les enseignements islamiques, l’animisme javanais, la mythologie hindoue et le folklore local. Il s’agit de l’une des plus anciennes traditions narratives du monde, l’UNESCO l’a d’ailleurs déclarée chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2003.

MARIONNETTES

Une lampe à huile est utilisée sur un écran de coton, les marion- nettes sont bidimensionnelles, traditionnellement en peau de buffle et décorées de jolies couleurs. Chaque élément du wayang possède une signification symbolique ainsi qu’une utilisation pratique. L’écran (Kelir) symbolise l’univers, la source de lumière incarne le soleil, le rondin de bananier où les marionnettes reposent représente la terre à laquelle l’homme est éternelle- ment connecté. Le marionnettiste lui-même (Dalang) constitue l’intermédiaire entre les dieux et les humains, le manipulateur du destin. Les ombres qu’il crée traduisent l’existence fragile et éphémère de la nature humaine.

Le spectacle commence après le coucher du soleil par une longue introduction de l’orchestre, jusque vers 21 heures. Les marionnettes à droite représentent les bons et à gauche les méchants. La pièce est divisée en trois actes. Le premier décrit l’endroit où l’histoire se déroule, généralement dans un palais. Les personnages sont présentés et un conflit d’intérêts se développe. Un problème à résoudre. Le deuxième acte, qui commence vers minuit, traite des complots, des batailles et de la confusion qui règne. Le héros de l’histoire se bat contre tous ses ennemis, et après avoir surmonté tous les obstacles, le troisième acte représente une célébration, avec beaucoup de joie, de musique et de danse. Le spectacle se termine au lever du soleil et l’arbre de vie revient au centre de la scène. Une fois l’équilibre de l’univers retrouvé, l’histoire se termine.

Bien que rien n’ait vraiment changé depuis le XVIème siècle, la préservation de cette forme d’art fait face à de nombreux défis. Beaucoup de maîtres fabriquent leurs propres marionnettes, jouent de tous les instruments traditionnels, apprennent de longs textes en langues anciennes, chantent, étudient le mouvement et le rythme, et se produisent aussi pendant de longues périodes. Il est important de comprendre le niveau de compétence et de dévouement requis pour devenir un maître Dalang. La plupart d’entre eux ont du mal à vivre de la forme d’art qu’ils ont choisie. Ce sont des enseignants, des agriculteurs, des ouvriers le jour et d’humbles artistes la nuit. Le chemin qu’ils doivent parcourir est long et incertain. Dans une vie consumée par l’urbanisation et la culture pop, la perte de foi dans la tradition est réelle. Le manque d’utilisation de la langue moderne rend le théâtre d’ombres désuet en mettant en évidence le fait qu’il appartient à un temps révolu depuis longtemps. La concurrence avec d’autres formes de divertissement s’avère ainsi particulièrement difficile.

Shadow Movie 5 PakDain © Constantine Korsovitis
Shadow Movie 4 PakDain © Constantine Korsovitis

QUE LA FORCE SOIT AVEC LE WAYANG

Bien que de nombreux marionnettistes aient ajouté un langage et une technologie modernes à leurs performances, la plupart d’entre eux s’en tiennent aux histoires et au langage traditionnels. Un marionnettiste a osé aller à contre-courant et a créé un nouveau scénario et une nouvelle approche du théâtre d’ombres sur une idée originale du designer Tintoy Chuo, basé à Kuala Lumpur, qui a décidé de combiner la culture malaise et la science-fiction. Il s’appelle Pak Daim et vient de Tumpat, en Malaisie.

Avec le directeur artistique Take Huat, ils ont créé le premier spectacle, Peperangan Bintang. Son amour pour le théâtre d’ombres et pour la saga Star Wars a séduit Pak Daim, qui est le 13ème maître marionnettiste accrédité du théâtre d’ombres traditionnel malais de Kelantan. Après de nombreuses conversations, ils ont décidé de travailler ensemble sur ce projet. Ils l’ont appelé FusionWayang Kulit. Avec la permission de Lucasfilm en octobre 2013, ils ont organisé leur première représentation.

Il a fallu environ trois mois pour créer le premier personnage, après de nombreuses recherches sur le design, les couleurs et la tradition. Pak Daim était catégorique sur le fait que toutes les marionnettes devaient être créées selon les méthodes traditionnelles du Kelantan. Il faut respecter les traditions afin d’aller de l’avant. Il y a cinquante ans, le Wayang Kulit était la seule forme de divertissement théâtral. L’idée consistait à le rendre plus adapté à un public plus jeune, tout en conservant la philosophie et les croyances principales du théâtre d’ombres. Prendre le cadre classique et lui donner un côté futuriste. Le spectacle comprend la conception sonore, l’éclairage, l’animation et la musique.

Avec plus de 30 ans d’expérience dans le théâtre d’ombres, Pak Daim s’attendait à un retour de flamme sur leurs performances, mais les réactions se sont révélées extrêmement positives. Les plus jeunes ont adoré et connaissaient tous les personnages. Les parents et les universitaires ont apprécié l’expérience. Même les marionnettistes traditionnels, malgré leurs réticences initiales, l’ont félicité pour cette nouvelle interprétation, suivie d’autres performances avec des superhéros, dont Batman. La prochaine représentation mettra en scène Shazam, et les teasers viennent de sortir.

Lorsqu’on lui a demandé quel était son objectif principal, Pak Daim a répondu que l’innovation et le défi de l’ouverture d’es- prit figuraient en tête de sa liste. Transformer la culture pour la rapprocher de nos vies ; afin de partager nos histoires.

Alors, où se situe le théâtre d’ombres dans le large spectre de la vie, dans un monde qui change rapidement ? Avec une vague de cultures et de formes d’art divergentes à concurrencer, se trouve-t-on dans la vérité ou dans une spiritualité imaginaire? Cet art joue le rôle du cinéma depuis l’époque des royaumes hindous de Javas. La lumière douce se prête à la capacité du Dalang à nous faire rêver. Les personnages locaux apparaissent à côté des dieux et des héros. Il y a de la magie, de la sophistication, de la sensibilité et un sens aigu de la narration dans cette forme d’art. Son adaptabilité naturelle aux temps modernes et ses valeurs éducatives et culturelles l’ont aidée à survivre, et elle s’avère toujours pertinente et source de plaisir pour des millions de personnes en Asie du Sud-Est.