Le franc-parler du Général Surachate

INTERVIEW

Le franc-parler du Général Surachate

Carol Isoux & Vorasulisi Songcharoen

3 Mars 2019

Il est partout, sur toutes les chaînes de télévision et sur tous les fronts. Des réfugiées saoudiennes aux call-centers chinois, en passant par les touristes en overstay, il cumule les casquettes, les opérations coup de poing et les déclarations fracassantes…

A 48 ans, le chef de la police de l’immigration, le général Surachate “Big Joke” Hakparn – un surnom qui lui a été donné par son père, policier et joueur à ses heures perdues, en hommage à sa carte préférée, le Joker – est pressenti pour devenir le prochain Commissaire Général thaïlandais, la plus haute fonction policière du pays. À condition que son omniprésence et son franc-parler n’agacent pas trop en haut lieu.

Le général Surachate arrive à l’interview avec trois heures de retard, armé de trois téléphones qui sonnent en permanence. Entre deux questions, il règle ses affaires courantes. A la porte, un subalterne à la mine dépitée attend depuis des heures une occasion de lui faire signer des documents.

Vous êtes partout. Comment faites-vous ? Combien d’heures par nuit dormez-vous ?

(Rire gêné) J’essaie de dormir 6 heures, mais ce n’est pas toujours possible, je l’avoue. Cela dit je mange presque à heures régulières et j’essaie de prendre soin de moi.

Vous avez annoncé une révolution de la politique de l’immigration thaïlandaise, de quoi s’agit-il concrètement ? Allez-vous abolir le pointage des 90 jours ?

Un changement législatif est nécessaire, oui. Nos lois sur l’immigration datent d’il y a 40 ans, elles sont dépassées, démodées et ne permettent pas de rendre compte de la réalité de l’immigration en Thaïlande. J’ai proposé un nouveau projet, dans lequel le pointage des 90 jours serait supprimé… je sais qu’il est pénible pour beaucoup d’expatriés et il n’est pas très utile. Dans le nouveau projet il n’y aurait qu’un procédé d’enregistrement unique. Un visa de 10 ans pour les retraités est aussi au programme. L’idée consiste à faciliter l’entrée et la résidence en Thaïlande pour les gens bien (khon dii), notamment avec la mise en place d’un auto-channel à l’aéroport pour les résidents.

Mais qui sont exactement ces « gens bien » ? Avec l’augmentation des divers frais (800 000 bahts de dépôt sont désormais nécessaires à l’obtention du visa retraité) on a parfois l’impression que ça veut dire les gens riches. Est-ce que la Thaïlande ne va bientôt plus être accessible aux touristes et retraités à revenus modestes ?

Non, non, pas du tout, il ne s’agit pas de cela. Quelqu’un de bien pour moi, c’est simplement quelqu’un qui fait ce qu’il dit. Un touriste, c’est quelqu’un qui vient pour faire du tourisme, visiter notre pays. Un retraité, c’est un retraité. Ce ne sont pas des individus qui viennent en réalité pour travailler, monter une petite affaire non déclarée ou mener des actions criminelles. Si on veut travailler, c’est possible, mais cela implique d’autres démarches. Dans n’importe quel autre pays, il y a des règles, un retraité ou un touriste employés par une compagnie sont des fraudeurs, sanctionnés comme tel. Cela devrait être la même chose en Thaïlande.

Pour les retraités, si vous ne pouvez pas réunir la somme de dépôt il faut prouver un revenu de 65 000 bahts par mois, ce n’est pas tant que ça, surtout pour les salaires européens. Pour être résident permanent, il faut prouver un revenu mensuel de 80 000 bahts, là encore, ce n’est pas tant que ça. L’idée est surtout de rendre l’accès au pays plus di cile pour les criminels et petits malfrats, qui vivent d’expédients.

Au téléphone : Quoi, un gang ? Non, mais c’est juste une bande de gamins, c’est à cause de cette vidéo sur Facebook qu’on en a fait tout un plat… ah oui, oui, du coup il faut faire quelque chose, maintenant… (abondants jurons)

La Thaïlande a-t-elle les moyens de contrôler l’entrée de criminels sur son territoire ?

Non, pas aujourd’hui, clairement. On est complètement dépassés par rapport à l’Europe, aux États-Unis. Pour l’instant il est très facile pour un criminel de revenir après avoir été expulsé de Thaïlande, avec un autre passeport, sous une autre identité, ce qui est très facile à obtenir dans certains pays. D’ici six à sept mois, j’espère qu’un système numérique de reconnaissance faciale et de reconnaissance de toute la main (empreintes, mais aussi paume de la main) sera mis en place à l’aéroport de Suvarnabhumi.

Est-ce que ça va coûter cher ?

Non, l’idée est de confier le projet à des compagnies privées, comme c’est le cas dans de nombreux pays étrangers. Si nous investissons nous-mêmes, cela va coûter des milliards, et la technologie sera dépassée dans 10 ans. Nous sommes en discussion avec une compagnie française, IDEMIA, qui possède une technologie très intéressante.

Le tourisme de masse représente-t-il un danger, en Thaïlande ?

On reçoit 38 millions de touristes par an dans notre pays, d’ici quelques années, on va passer à 60 millions, c’est-à-dire autant que notre population. Si nous n’agissons pas maintenant, nous prenons de gros risques, oui. Beaucoup de malfaiteurs viennent ici comme touristes. Ils prétendent parfois aussi être étudiants, ou footballeurs. Je parlais à l’instant avec un représentant de l’ambassade des États-Unis, il me disait qu’à l’époque du 9/11 les États-Unis étaient presque dans une situation similaire, beaucoup de gens entraient et sortaient sans contrôle. On ne veut pas d’un 9/11 en Thaïlande.

Quels sont les crimes le plus souvent commis par les étrangers ?

On a déjà réalisé de nombreuses actions sur l’overstay (ndlr : près de 7000 étrangers en situation d’expiration de visa ont été arrêtés ces derniers mois lors de l’opération « X-ray »), mais il reste des problèmes, notamment tout ce qui touche au cybercrime : les arnaques sentimentales par exemple, où les criminels demandent à des femmes d’envoyer de l’argent dans l’espoir d’avoir une romance avec un homme occidental, les faux call centers, où il s’agit d’appeler des gens, souvent des retraités, sous divers prétextes afin de leur soutirer leurs coordonnées bancaires… Cela concerne surtout les nationalités suivantes : Chine, Nigeria, Roumanie, Algérie, Cameroun. On m’a accusé d’être raciste, de faire des contrôles au faciès. C’est faux, je constate des faits. Je veux protéger toutes les nationalités de façon égale.

Au téléphone : Allo, oui, un plateau de fruit et un autre de viande… euh… du poulet… des beaux plateaux, hein… j’arrive à Kuala Lumpur demain dans la matinée…

Est-ce que vous collaborez avec les services de police de ces autres pays ?

Le partage d’information avec les services de police d’autres pays est une part essentielle de ma mission. Surtout avec la police chinoise, car les touristes chinois sont désormais les plus nombreux dans notre pays. Mais j’essaie de développer des liens avec mes homologues russes et indiens également, car leurs deux communautés sont très importantes ici. Même la France, tenez, je suis en contact régulier avec les services de police de votre ambassade.

Au téléphone, s’adressant à un moine plus âgé : je vois, je vois… on va essayer de régler votre problème, je vous le garantis…

La marijuana à usage médical va devenir légale en Thaïlande très bientôt, est-ce que ça va changer l’attitude de la police envers les consommateurs ? Est-ce qu’il sera moins risqué qu’aujourd’hui de se faire attraper avec un joint sur soi ?

(Raclement de gorge… petite pause…)
Il faudra respecter la loi, et elle stipule clairement qu’il s’agit pour l’instant d’un usage médical. (Pause)
Bon, mais bien sûr, cela va changer la donne. Il n’y aura plus d’illégalité systématique du produit, donc, il appartiendra à chaque officier sur le terrain d’évaluer la situation, on fera du cas par cas. Un peu comme on le fait déjà avec la morphine, aujourd’hui.

Merci de votre franchise. Vous vous étiez déjà illustré par votre franc-parler lors de la diffusion du clip de rap « prateet gu mi », qui critiquait sévèrement le gouvernement… A l’époque vous aviez déclaré « qu’aujourd’hui, il est normal pour les Thaïlandais d’exprimer ce qu’ils pensent. Les Puu Yai (dirigeants), devraient écouter. » Vous n’avez pas eu peur de briser votre carrière avec de telles déclarations, vous êtes-vous fâchés avec les généraux ?

(Rires) C’est vrai que je ne me suis pas fait que des amis sur ce dossier… mais peu importe. Chaque pays a sa législation propre en matière de liberté d’expression. La Thaïlande a ses propres règles, il s’agit de respecter la loi. Rien dans ce clip n’enfreignait la loi. Il critiquait le gouvernement, certes, même de façon virulente, mais on a le droit de critiquer le gouvernement en Thaïlande ! À condition que les critiques soient fondées : on a parfaitement le droit de réclamer des élections par exemple. En revanche, se plaindre d’une hausse des prix de l’essence fictive, c’est une calomnie.

Vous parlez des élections, justement doit-on craindre que la Thaïlande ne reparte dans un cycle de violences de rue, avant, pendant, après les prochaines élections ?

Absolument pas. Sur ces élections nous sommes dans un contexte très différent de ce que l’on a pu connaître par le passé. Il n’y a aucune inquiétude à avoir, l’ordre sera maintenu. Il faut que le débat ait lieu sur les idées, pas dans la rue, parce que quand il y a des violences, personne ne gagne, à la fin il n’y que des perdants.

La corruption de la police est un problème réel en Thaïlande. Les expatriés et les touristes en font parfois l’expérience. Que faites-vous pour pour la combattre ?

D’abord, il faut préciser que la corruption des forces de police est un problème qui touche tous les pays. Peut-être que dans certains, cela se voit plus, mais cela existe partout. C’est un vrai problème qui doit être combattu, mais c’est très difficile quand il y a des comportements ancrés dans la culture, on ne s’en débarrasse pas du jour au lendemain. La base, c’est une politique rigoureuse de « No Tip » : aucun pourboire, aucun cadeau ne doit être accepté pour des services rendus. Et puis je pense qu’une fois encore, c’est la technologie qui va nous aider à nous débarrasser de ces vieux réflexes. Plus les procédés sont automatisés et moins il y a de la place pour des irrégularités. Le fait de simplifier les démarches devrait aussi laisser moins de place à la tentation de la corruption.

À force de vous montrer partout, vous avez ni par éveiller les soupçons : certains disent que vous êtes en campagne… Où vous voyez-vous dans 10 ans ?

Dans 10 ans, je serai à deux ans de la retraite. J’espère bien finir ma carrière dans la police et après ça, j’espère surtout avoir le temps de faire du sport !

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