Nino Sarabutra, vases communiquants

Nino Sarabutra, vases communiquants

ARTISTE

Nino Sarabutra,

vases communiquants

Vijitra Duangdee

25 Février 2019

Son installation expérimentale au Wat Prayoon dans le cadre de la Bangkok Art Biennale s’est révélée l’une des œuvres les plus marquantes de l’événement. Dans la foulée, Nino Sarabutra s’associe avec son confrère artisan céramiste Wasinburee Supanichvoraparch, dans une réjouissante tentative de fusion de techniques traditionnelles et de modernisme…

De nouvelles œuvres viennent donc s’ajouter aux portfolios de travaux en céramique déjà réputés de ces artistes contemporains mondialement reconnus et qui unissent leur force à l’occasion de « Gift | Tribute | Taboo – What Are We Gifting? », une exposition de porcelaines en duo à la ARDEL’s Third Place Gallery.

Latitudes a eu la chance de pouvoir visiter le studio de Nino, alors qu’elle appliquait les dernières touches à son adaptation créative d’un objet d’art chinois ancien.

À travers ses travaux, le duo pose la question du concept de « don » et d’une approche désintéressée ou supposant des contreparties dissimulées. Nino a contribué à la collection en recréant des vases traditionnels chinois bleu et blanc à partir de ceux qu’elle a pu admirer dans le monde entier. Peignant à la main chaque pièce, elle a suivi les méthodes traditionnelles (peinture florale et motifs de dragons) sur l’un des côtés du vase et apporté une influence contemporaine sur l’autre face, suivant le raisonnement qu’elle a adopté pour son travail consistant à présenter le cadeau tel qu’il serait reçu, tout en exposant l’intention possible du donneur.

« Nous essayons d’identifier le but qui se cache derrière le “don”, ou dans le fait de rendre des hommages, depuis le début de l’humanité. Partout dans le monde, vous voyez ces porcelaines abîmées, conservées dans des endroits tels que des musées nationaux, des propriétés privées et des maisons de ventes aux enchères. Elles sont partout, et pourtant elles sont hors de prix ! Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander pourquoi les gens offraient ces vases chinois bleu et blanc », nous confie Nino.

Étant donné la dimension historique de ces vases surnommés « vases soldats », ou encore connus sous le nom de « vases dragons », le duo a été inspiré par l’ancien concept de donner/rendre hommage utilisé autrefois par les monarchies européennes, par exemple lorsque 151 vases en porcelaine bleu et blanc datant des dynasties Ming et Qing ont été envoyés en 1717 par Frédéric-Guillaume Ier, roi de Brandebourg et de Prusse, à Auguste le Fort, Prince électeur de Saxe et roi de Pologne, en échange d’un régiment de dragons (600 cavaliers), ce qui permit de changer le cours de la guerre, grâce à l’art.

En dévoilant à Latitudes ce qu’elle souhaitait accomplir à travers cette exposition, Nino a expliqué qu’elle voulait que le public se pose des questions sur les vraies motivations qui nous animent lorsqu’on donne et reçoit des cadeaux, ajoutant que dans ce monde rien n’est gratuit.

«Vous devez être vigilant quand vous recevez un cadeau. Imaginez que l’on vous offre un présent d’une valeur de cent mille euros. Pourquoi quelqu’un vous offrirait-il quelque chose de si cher ? », questionne-t-elle. « Même s’il ne s’agit que de cadeaux, faites attention à ce que l’on vous demande en retour, car vous pourriez devoir rendre la faveur par un geste qui détruirait peut être une montagne ou qui aurait des conséquences regrettables».

Le processus créatif de Nino consiste en un mélange de motifs traditionnels auxquels elle apporte sa propre interprétation des problèmes contemporains. Par exemple, un motif de Disneyland sur un vase aurait une signification commerciale, tandis qu’une fusée pourrait symboliser une guerre.

«Contemplez les céramiques de la dynastie Ming et percevez la beauté qui se cache derrière elles. Je m’empare de cette beauté et y ajoute mon interprétation. J’imagine que ceci pourrait en constituer l’expression », confie-t-elle en montrant son vase à motif de bombe, expliquant dans quelle mesure celui-ci symbolise l’ironie de recevoir un cadeau sans savoir ce qu’il en coûtera.

«La bombe peut représenter l’argent d’une guerre, puisqu’on peut imaginer la quantité d’argent qu’un individu ou une entité est susceptible d’y gagner, donc en ce sens, la guerre à une plus grande valeur qu’un billet de banque. Cependant, elle ne coûte pas seulement une importante somme d’argent (billets), mais engendre un coût en vies humaines », développe-t-elle.

Nino peut sembler cynique lorsqu’il s’agit d’aborder le thème de donner, mais elle reste convaincue que personne ne donne rien sans attendre quelque chose en retour. Par exemple, vous offrez un cadeau de Noël à votre nièce mais il y a fort à parier que vous espérez sa gratitude ou une marque d’affection en retour.

«Vous affirmerez peut être que vous n’attendez rien mais, d’une certaine manière, vous ne pouvez pas vraiment dire que vous ne souhaitez pas au moins une bise ou un câlin de sa part. Cela reste des attentes, peu importe à quel point le coeur est pur », affirme l’artiste.

Pour résumer le concept de sa collection : personne ne donne sans espérer quelque chose, sur le fond rien n’est jamais offert gratuitement, cependant l’attente d’un retour peut être bien intentionnée, elle n’est pas nécessairement malveillante, destructrice ou dommageable.

« Je veux seulement que le public soit conscient que “donner” peut avoir des effets qui ne sont pas nécessairement positifs, car ils peuvent être nocifs et dangereux. La plupart des gens ont un cœur bon, ils peuvent vous offrir des cadeaux par pur amour, mais n’oubliez pas qu’il existe toujours un autre côté plus sombre »

Les travaux de Nino explorent souvent l’existence, les émotions et les comportements humains. En se confiant à nous, elle a laissé entendre que ses travaux à venir se situeraient dans la continuité de « Que laisserez-vous derrière vous ? », son installation provocante qui invite à une expérience tangible et nous convie à faire face à notre mortalité, remarquée au Wat Prayoon dans le cadre de la Bangkok Art Biennale 2018.

Toutefois, en tant que partenariat, le duo d’artistes qu’elle forme avec Wasinburee souhaite explorer les détails historiques d’un événement datant de 300 ans et voir dans quelle mesure il peut conserver un sens dans le monde moderne. L’exposition ne met pas seulement en avant leurs talents de céramistes, leur approche individualiste d’un concept dualiste, à la fois spirituel et conscient, ainsi que matériel, mais se focalise aussi sur les intentions parfois oubliées lorsque l’on offre un cadeau.

Nino et Wasinburee interrogent le spectateur, le poussent à bien réfléchir lorsqu’il reçoit un cadeau qui semble bienveillant ; à quelles fins fait-on preuve de tant de gentillesse et qu’attend-on de nous en retour ? Ils n’essayent pas seulement de vous faire adopter un point de vue en tant que receveur, mais vous invitent aussi à vous placer en tant que donneur, en vous incitant à vous questionner sur vos intentions. Donnez-vous seulement pour le simple fait de donner, pour créer du bonheur par le biais du cadeau ou vos intentions sont-elles en réalité malveillantes ou simplement égoïstes par nature ?

Gift | Tribute | Taboo–What Are We Gifting? by Nino Sarabutra and Wasinburee Supanichnoraparch
From January 22 to March 2,
ARDEL’s Third Place Gallery
www.ardelgallery.com

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