Balade à Bangkok

CHAROEN KRUNG

Balade à Bangkok

Catherine Vanesse & Christophe Chommeloux

6 Novembre 2018

La Bangkok Art Biennale s’invite au sein de plusieurs lieux le long de la Chao Phraya, dont quelques monuments historiques et religieux associés à la naissance de la capitale. Loin de rester figé, son quartier historique se révèle également l’un des plus trendy et créatif de la ville.

Une balade le long de Charoen Krung revient à s’offrir une traversée dans le temps : dans un joyeux entrelacement de shophouses, bâtiments en ruine et hôtels de luxe, entre les temples, églises et mosquées, le visiteur se voit invité à tester la nourriture de rue chinoise, indienne et
thaïlandaise, ou à boire un verre au coucher du soleil avec vue sur la majestueuse Chao Phraya.

Parallèle au fleuve, la rue s’étend sur près de 9 km, du quartier historique de Rattanakosin où se trouve le grand Palais et le Wat Pho, jusqu’au croisement avec la route Rama III à Bang Kho Laem, en passant par Little India, Chinatown, les résidences européennes de Silom et le quartier des a aires de Sathorn.

UN QUARTIER AUX MULTIPLES INFLUENCES

À la chute d’Ayutthaya, la cour se replie à Thonburi et y fonde la nouvelle capitale du royaume en 1768, avant de déménager de l’autre côté du fleuve en 1782, date officielle de la fondation de Bangkok par Rama 1er, premier roi de la dynastie Chakri.

À l’époque, la communauté chinoise, déjà bien implantée, aide à la construction de la capitale à Thonburi avant de se déplacer dans l’actuel Chinatown. Les échanges commerciaux prospèrent dans les lieux depuis le 15ème siècle et sont encore facilités après la signature du traité de Bowring, en 1855. De plus en plus d’Occidentaux viennent s’installer aux côtés des missions diplomatiques et des ambassades du Portugal et de France, qui s’y trouvent toujours aujourd’hui.

Las de ne pouvoir se déplacer facilement à cheval, ils demandent au roi Mongkut (Rama IV) de construire une vraie route. Jusque-là, les routes pavées se limitaient au Palais. Les travaux de la future rue « Charoen Krung » commencent en 1862 et se terminent en 1864. Celle que l’on peut traduire par « rue de la ville prospère” devient la première artère moderne de la capitale. Elle accueillera d’ailleurs la première ligne de tram en 1888. D’abord tiré par des chevaux, celui-ci s’électrifiera en 1894, avant de disparaître en 1963.Alors que la capitale continue de s’étendre, déplaçant par la même occasion son centre des affaires, Charoen Krung connaît un certain déclin.

La mise en place du réseau de métro aérien dans les années 1990, avec un arrêt à Saphan Taksin, encourage les investisseurs à construire à nouveau, mais la crise économique de 1997 reporte l’ouverture du BTS à 1999.Témoin de l’optimisme de l’époque foudroyé en plein vol, la tour Sathorn Unique, ou « Ghost Tower », laissée à l’abandon depuis 15 ans, trop fragile à restaurer et trop coûteuse à détruire, surplombe toujours le pont Taksin. Un peu plus loin, à l’angle de Silom, la State Tower inaugurée en 2001, avec son architecture similaire, symbolise le luxe et l’expansion à la verticale de la ville du haut de ses 263 mètres et offre un contraste saisissant avec les vestiges de la Tour Fantôme.

HIP & COOL

Aujourd’hui, le quartier est considéré comme l’un des centres artistiques et créatifs de la ville, et constitue désormais un haut lieu du tourisme culturel.

« Regardez à quel point le tourisme culturel fonctionne bien en Europe ! Quand vous visitez Paris, l’art contemporain y tient une place aussi importante que les monuments historiques. Si vous venez ici, au bord du fleuve, vous découvrez toutes ces communautés, la vieille ville chinoise, le marché Noi, Kudee Jin, avec de l’art à chaque coin de rue, dans l’espace public avec par exemple ce que le festival Bukruk a réalisé, ainsi que les innombrables galeries…» commente David Robinson de Bangkok River, une structure ayant largement participé à l’organisation de Bukruk et qui fédère les initiatives autour du Creative District.

En témoigne également l’installation en mai 2017 du TCDC (Thailand Creative and Design Center) dans l’imposant ancien bureau de Poste, le Grand Postal Building, un monument historique depuis longtemps très visité. Construit en 1940 par les architectes Miw Jitrasen Aphaiwong et Phrasarot Ratnanimman avec des proportions parfaites, il mélange l’art déco et l’architecture italo-germanique, voire presque soviétique. Désormais plus grand centre de ressources sur l’art et le design, avec plus de 7000 ouvrages, il accueille régulièrement des expositions, conférences et événements. La terrasse au quatrième étage (Fl 5) offre en outre une superbe vue sur la ville.

Un peu au nord du TCDC, entre Charoen Krung soi 32 et 30, l’architecte, entrepreneur, activiste urbain et fondateur de The Jam Factory, Duangrit Bunnag, a métamorphosé un magasin de munitions de la Seconde Guerre mondiale à l’abandon en un nouveau complexe créatif : Warehouse 30, qui fédère restaurant, café, magasin vintage, espace d’exposition, projection de documentaire ainsi que la première boutique atelier de la propre marque de mode de Duangrit Bunnag, Lonely Two Legged Creatures.

Juste en face se trouve la galerie P.Tendercool, artisans renommés pour leurs exquises tables et mobilier en bois. Le couple belge Peter Compernol et Stephanie Grusenmeyer sont les premiers à avoir ouvert une galerie dans le Creative District. « Nous avons ouvert la première galerie en 2006, là où se trouve actuellement Speedy Grandma. À l’époque, il s’agissait de trois shophouses abandonnées que nous avons reconverties avant de déménager en 2011, soi 30 » explique Stephanie.

Les vieux routiers bangkokois considèrent que le véritable boom du quartier a eu lieu en 2012, avec la création de Speedy Grandma, suivie du Soul Bar et de Teens of Thailand (soi Nana). Mais la première galerie y a ouvert en 2006, suivi en 2009 et 2010 par Serindia Gallery et ATTA Gallery, qui se font désormais face au sein d’OP Garden, soi 36.

De l’autre côté de la rue, Soi 45, deux nouvelles galeries sont apparues l’année dernière, toutes deux centrées sur l’art contemporain. Bien que voisines, elles contrastent harmonieusement, avec d’un côté la nouvelle incarnation de la Galerie Adler, originellement parisienne et tenue par Sandrine Remy, et de l’autre Maison Close, un lieu unique et hybride : salon de tatouage, collection de magazines pornographiques thaïlandais des années 60 ou 70, projections de film, expositions de photos ou performances bondage. Ancien membre du groupe de hardcore Kickback, le propriétaire des lieux, Stephen Bessac, ne se limite pas à promouvoir l’art érotique, mais s’attache à proposer un espace où toutes les formes d’art peuvent s’exprimer. Sans aucun doute, la galerie la plus underground de Charoen Krung.

En 2016, le festival d’arts urbains Bukruk a légué au quartier une série de murs peints dont l’ensemble constitue un parcours en lui-même. De l’œuvre monumentale du Néerlandais Daan Botlek aux pieds de la station de BTS Saphan Taksin aux fresques des graffeurs thaïlandais Alex Face, Lolay, BonusTMC et de l’artiste français Thibaud Tchertchian Soi 32, du monochrome du duo italien Sten & Lex Soi 30 à Charoen Krung Soi 28, où les murs ont été pris d’assaut par l’artiste thaïlandais MueBon, le Roumain Saddo et le Coréen Daehyun Kim.

Entre ces deux derniers, l’artiste portugais Vhils a lui aussi réalisé une fresque, creusée en 2017 sur le mur de l’ambassade du Portugal.

A deux pas de là, avec son style très moderne, River City s’est établi depuis 1985 comme l’un des plus grands centres où dénicher des antiquités en Asie du Sud-Est. Des rénovations actuellement en cours au deuxième étage ont commencé à y créer un espace totalement dédié à l’art contemporain et à la photographie, qui expose déjà notamment des œuvres de Sanitas Pradittasnee, artiste et architecte-paysagiste en charge d’une installation au Wat Arun pendant la Bangkok Art Biennale.

Après avoir traversé le canal Phadung Kasem,Talad Noi invite le visiteur à découvrir un véritable musée à ciel ouvert, où des pièces mécaniques rouillées s’empilent devant des vieilles maisons en bois, où des carcasses de voitures attendent depuis des temps immémoriaux de se désintégrer aux côtés de maisons Hokkien traditionnelles.

Pour accéder à ce petit bout d’histoire et avant de se perdre dans les innombrables ruelles, empruntez la rue Wanit 2 et San Chao Rong Kueak pour découvrir le Talad Noi Wall Art. En fait, un peu partout dans ce que l’on peut considérer comme le Chinatown non touristique, loin de l’agitation de Yaowarat, de nombreuses fresques sont peintes sur les murs, certaines aux côtés plus enfantins, d’autres pour montrer l’héritage chinois ou encore des scènes de la vie de tous les jours.

Pour visiter une maison traditionnelle Hokkien, allez siroter un café glacé à So Heng Tai.Vieille de plus de 200 ans, la bâtisse est l’une des dernières du style à Bangkok. Construite en teck, elle se compose de quatre bâtiments encerclant une cour, où se trouve un bassin proposant des cours de plongée!

En sortant de Chinatown, suivez la rue Song Wat. Contrairement aux œuvres plus petites du Soi Wanit, deux des plus grandes œuvres de street art réalisées pendant le festival Bukruk y font face au fleuve : les vélos de l’artiste espagnol Aryz et les éléphants du Belge Roa.

Pour terminer, un passage par le Soi Nana s’impose. Depuis quelques années, cette rue est devenue l’un des rendez-vous incontournables de la jeunesse hipster de Bangkok, avec les bars tendance Teens Of Thailand et Tep Bar ainsi que les galeries Cho Why, Banana Press et Pattani Studio. Ne manquez pas de vous perdre dans les ruelles étroites et si le soir elles peuvent montrer un côté un peu glauque, s’y asseoir dans la journée pour prendre un café permet d’apprécier le charme délicieusement désuet qui donne au quartier tout son cachet.

>> Découvrez notre itinéraire à travers le Creative District

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