Kep, ville fantôme

CAMBODGE

Kep, ville fantôme

Catherine Vanesse

21 Septembre 2018

Station balnéaire huppée au début du 20ème siècle, Kep s’est vidée de ses habitants avec l’arrivée des Khmers rouges. Désertée pendant 30 ans, la ville garde encore aujourd’hui les stigmates de ce sombre passé.

Dans une région du monde où l’on n’hésite pas à démolir pour reconstruire, Kep fait figure d’exception.

À côté de l’animation du marché aux crabes et des quelques restaurants aux alentours s’étendent de longues et larges avenues parsemées de villas abandonnées, témoins de la
splendeur d’antan d’une cité balnéaire considérée jusque dans les années 1970 comme le « Saint-Tropez de l’Asie du Sud-Est ».

Située à 152 km au sud de Phnom Penh et à une vingtaine de kilomètres du Vietnam, face au golfe de Thaïlande et aux 13 îles qui composent l’archipel éponyme, celle que les Français appelaient Kep-sur-Mer a vu le jour en 1908.

Jugeant la destination idéale pour échapper à la chaleur de la capitale, les élites françaises et cambodgiennes commencent à y construire des habitations à l’architecture coloniale, des courts de tennis et une promenade sur le front de mer, qui lui donnent des airs de Deauville. Ce n’est pourtant qu’en 1953, après l’indépendance du Cambodge, que Kep prend réellement son essor et devient un lieu de villégiature pour la famille royale et la noblesse khmère.

Si plusieurs villas coloniales sont alors restaurées, de nouvelles maisons sont construites dans un style propre à l’époque : la « New Khmer architecture ».

Soutenu par le roi Norodom Sihanouk, ce mouvement architectural se révèle un mélange de modernité européenne (Bauhaus, Richard Neutra et Le Corbusier), d’architecture tropicale vernaculaire et d’héritage khmer. Il se caractérise par l’utilisation de nouveaux matériaux de construction comme le béton armé, des structures sur pilotis, un système d’aération et d’ombrage naturel et l’utilisation d’ornementations, principalement des bas-reliefs inspirés des temples angkoriens.

Parmi les chefs de file de cette architecture moderne cambodgienne, on retrouve Vann Molyvann, Lu Ban Hap, Mam Sophana et Ing Kieth.

Selon la faculté d’architecture, 157 villas furent construites entre 1953 et 1975, avant d’être laissées progressivement à l’abandon à partir de 1968 avec les bombardements américains sur le Vietnam voisin et encore plus après le coup d’État de 1970 et l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges.

La ville de Kep représentait en effet tout ce que le régime communiste exécrait : la richesse, la culture, l’Occident, le matérialisme, les loisirs. Les habitants qui n’étaient pas partis en exil furent tués ou envoyés pour travailler dans les rizières.

QUEL FUTUR POUR KEP ?

Aujourd’hui, le sentiment de ville fantôme perdure en passant devant l’une des quarante villas, partiellement détruites et envahies par la végétation. Quelques-unes sont habitées par des gardiens payés par les propriétaires pour tenter tant bien que mal de préserver ce qui reste ou dans l’attente d’une proposition d’achat d’un éventuel promoteur immobilier. D’autres connaissent une seconde vie et sont devenues des hôtels de luxe, comme laVilla Romonea ou encore Knai Bang Chatt Resort.

Dans un pays en plein développement et qui voit affluer les investissements étrangers, ces maisons pourraient disparaître au profit de nouvelles constructions.

Pour autant, plusieurs organisations travaillent à la préservation de cet héritage, comme le Vann Molyvann Project dirigé par l’architecte américain Bill Greaves. A l’aide de volontaires, il essaye de récolter le maximum de données sur ces villas, une tâche difficile car l’ensemble des documents de la nouvelle architecture khmère ont disparu avec l’arrivée des Khmers rouges et la fuite des élites à l’étranger.

En février et mars dernier, l’association Vimana a organisé « KepExpo » à Phnom Penh. À travers de nombreux documents, photographies et vidéo, l’exposition retrace le passé moderniste de Kep et plusieurs ateliers ont été organisés pour imaginer son futur.

À partir de décembre 2018, KepExpo s’installera de manière permanente à Kep.

www.kepexpo.net

www.facebook.com/kepexpo

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