L’Asie du Sud-Est 2018, les voies du sous-continent

VILLAGE GLOBAL

L’Asie du Sud-Est 2018,

les voies du sous-continent

Arnaud Dubus

20 Septembre 2018

Onze ans après son lancement, le volume L’Asie du Sud-Est publié chaque année par l’Institut de Recherches sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC) a acquis ses lettres de noblesse. Regroupant une collection d’articles thématiques sur la région, il est devenu un ouvrage de référence indispensable. Florilège…

Les ouvrages en anglais qui traitent annuellement de la région comme le «rapport annuel» de l’Institut d’Etudes Sud-Est Asiatiques de Singapour (ISEAS) ne couvrent pas de manière générique l’ensemble des pays de la zone. L’Asie du Sud-Est 2018, le dernier-né de la série publiée par l’Irasec se révèle incontestablement un bon cru.

D’abord parce que les articles thématiques sont à la fois pertinents et approfondis et portent sur des sujets qui se sont trouvés au cœur de l’actualité régionale de ces derniers mois.

La contribution d’Abigaël Pesses, anthropologue et directrice adjointe de l’Irasec, sur les rapports entre Internet et démocratie, donnant un aperçu de la problématique générale – Internet renforce-t-il ou a aiblit-il les mécanismes démocratiques ? -, puis passant au crible les cas thaïlandais et vietnamien est particulièrement bienvenue.

Elle conclut sur ce qui pourrait presque apparaître comme un paradoxe : au Vietnam – pays dirigé par un parti unique et où la politique ne peut être discutée – Internet a contribué a un élargissement de l’espace de débat ; en Thaïlande, qui alterne depuis près d’un siècle des périodes de semi-démocratie et de gouvernement militaire, Internet a permis de « cartographier et désamorcer les réseaux de dissidence politique », mais aussi de «domestiquer les prises de parole en ligne et leur surimposer les codes de préséance hiérarchique et d’obéissance », codes qu’affectionnent les élites du royaume.

Autre étude fascinante, celles des liens entre populisme et démocratie en Asie du Sud-Est rédigée par Eugénie Mérieau, enseignante à la faculté de sciences politiques de l’université de Goettingen.

Eugénie Mérieau, dont la thèse de doctorat sur le rôle de la Cour constitutionnelle de Thaïlande constitue un élément clé pour comprendre l’évolution politique actuelle du pays, s’appuie sur l’exemple des présidents philippins Joseph Estrada et Rodrigo Duterte ainsi que sur celui de l’ex-Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra pour décortiquer ce qui est parfois qualifié de «corruption de la démocratie ».

Selon elle, le populisme – terme ambigu – peut devenir une menace pour la démocratie lorsque les élites traditionnelles considèrent leurs intérêts menacés et réagissent de manière autoritaire, comme cela a été le cas aux Philippines en 2001 et en Thaïlande en 2006 et en 2014.

Mais suivant le contexte, ce « populisme » peut aussi être perçu comme un moyen de « corriger » un système démocratique incapable de s’adresser aux franges les plus marginalisées de la population, sans oublier les préoccupations néolibérales des classes moyennes.

Ce dernier thème est en partie recoupé par le passionnant et très rigoureux chapitre de l’économiste Bruno Jetin sur les classes moyennes en Asie du Sud-Est.

Bruno Jetin, bon connaisseur de la région et professeur associé à l’institut d’études asiatiques de l’université de Brunei Darussalam, s’attaque à un poncif des sciences politiques : celui selon lequel la montée des classes moyennes au sein d’une société, déclenchée par une amélioration des conditions économiques, provoquerait immanquablement la démocratisation de cette société.

L’économiste caractérise d’abord de manière fine les différentes couches des classes pauvres et des classes moyennes dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est. Sur cette base, après avoir étudié les exemples thaïlandais, philippin et indonésien, il aboutit à une double conclusion éclairante : en Asie du Sud-Est, loin de pousser à la démocratisation, les classes moyennes aisées cautionnent généralement l’autoritarisme, alors que ce sont les électeurs les plus pauvres qui prennent parti pour l’instauration d’institutions démocratiques.

« L’Asie du Sud-Est montre que le capitalisme peut très bien prospérer sans démocratie et que l’autoritarisme peut se révéler une forme durable de gouvernement », constate l’économiste.

Parmi les chapitres passant en revue les pays de la région, celui sur leVietnam, rédigé par l’historienne et directrice de l’Irasec Claire Thi-Liên Tran, ressort du fait de son exhaustivité tant en ce qui concerne la politique que l’économie du pays.

De la montée de la blogosphère aux manœuvres internes au sein du gouvernement et du parti à la montée de la problématique environnementale et au conflit en mer de Chine méridionale, ClaireTran passe en revue toutes les questions qui ont secoué ce pays prometteur de 100 millions d’habitants, qui, avec sa population jeune et son dynamisme économique, inquiète une Thaïlande handicapée par le contrôle exercé par les militaires et qui a tendance à se replier sur des lauriers déjà quelque peu fanés.

Enfin, c’est l’anthropologue Stéphane Rennesson, auteur d’un remarquable ouvrage sur « Les coulisses du Muay Thaï », qui a rédigé le chapitre consacré au royaume. Il évoque avec brio les complexes relations entre le nouveau roi Rama X, le régime militaire, la bureaucratie et le Sangha (la communauté monastique), et fournit de précieuses indications sur le type de monarque que Rama X souhaite incarner.

Ce sont là des questions clés pour la Thaïlande de ces prochaines années, ce pays en transition où, comme disait Antonio Gramsci, l’ancien meurt et le nouveau ne parvient pas (encore) à naître.

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