La plume débridée d’Audiard

LIVRE

La plume débridée d’Audiard

Stéphane Germain

30 Avril 2017

Relier Michel Audiard, le dialoguiste des Tontons Flingueurs, à l’Asie ressemble de prime abord plutôt à une plaisanterie qu’à un vrai sujet de dissertation. Ce fut ma première réaction quand Latitudes, à l’occasion d’un de mes passages dans la région, me proposa d’aborder sous cet angle l’auteur avec lequel j’ai une certaine intimité depuis 20 ans.

En réfléchissant quelques secondes, je réalisais pourtant qu’Audiard avait su très tôt tisser des liens particuliers avec cette région du monde. Pas encore dialoguiste, mais déjà homme de plume – en l’espèce journaliste à l’Etoile du Soir – il avait eu l’occasion dès 1947 de fournir une brillante interview de Tchang Kaï-chek, leader nationaliste chinois alors en guerre contre son rival Mao Tsé-Tung.

Un scoop qui impressionna autant la rédaction en chef du quotidien que ses lecteurs. Leur étonnement se comprenait d’autant mieux qu’il s’agissait d’un bidonnage en bonne et due forme, le jeune journaliste ayant rédigé tout cela confortablement installé dans un bistro du 14ème arrondissement sans jamais avoir eu, bien sûr, le moindre contact avec le leader du Kuomintang.

La France possède cependant une Histoire et ses relations avec l’Indochine ne pouvaient se révéler totalement absentes de la centaine de films qu’Audiard dialogua entre 1949 et 1985.

Ceux qui connaissent par cœur les dialogues des Tontons Flingueurs se souviennent que Blier évoque, les yeux humides, « Les Volets Rouges » un bordel vietnamien situé à Biên Hoa. C’est dans cette ville située à trente kilomètres de Saigon (Hô-Chi-Minh- Ville aujourd’hui) qu’une célèbre taulière, « Lulu la Nantaise », exerçait ses talents.

Toujours dans le registre de la nostalgie et de l’évocation, Un singe en hiver offre une place importante aux souvenirs asiatiques d’Albert Quentin, l’ex-marin campé par Jean Gabin que toutes les beuveries ramènent immanquablement vers le YangTse Kiang, le fleuve bleu « une avenue de cinq mille kilomètres qui dégringole du Tibet pour finir dans la mer Jaune.»

Le plus étonnant toutefois, c’est qu’un film d’Audiard fut entièrement tourné… au Vietnam en 1957, quelque temps après la chute de Diên Biên Phu, alors que le pays était coupé en deux entre le Nord Viêt-Minh et le Sud qui résistait à la poussée communiste. Peu de gens se souviennent de Mort en Fraude avec Daniel Gélin (on ne peut les en blâmer).

L’histoire met en scène la fraternisation d’un petit Blanc avec un village pris dans l’étau d’un con it colonial, et dont les habitants sont a amés tant par les colons français que par ses «libérateurs» viêt-minh.

Tourné donc en décors naturels, le film quitte rapidement Saigon et rend parfaitement l’atmosphère moite de cette Indochine en noir et blanc, virant même parfois au documentaire ethnographique. Côté dialogue, on a d’ailleurs l’impression qu’Audiard a sous- traité à un auteur local… Inutile de préciser qu’il ne mit pas les pieds sur place. Un tournage aussi lointain fait figure d’exception à une époque où de nombreux projets de films ne virent jamais le jour, car il n’était, par exemple, pas envisageable d’expatrier un acteur comme Jean Gabin – et même les longs-métrages qui prétendaient se dérouler sous les tropiques ne s’éloignaient que prudemment de la tour Eiffel.

Loin de se montrer un spécialiste de l’Orient compliqué, Audiard demeura donc un Titi parisien emblématique, qui partagea avec Gabin des succès mémorables, autant qu’une aversion pour tout ce qui ressemblait à un voyage. Il possédait en revanche un penchant naturel pour le mensonge et il aurait probablement juré avoir parcouru de long en large l’Asie du Sud-Est pour épater un cave ou quimper une greluche.

S. Germain a publié L’Encyclopédie Audiard et Le Dico Flingueur desTontons et des Barbouzes, Hugo Editions

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