Chris Lowenstein, de L.A. à Lanna

PORTRAIT 

Chris Lowenstein

de L.A. à Lanna

Catherine Vanesse

24 Mars 2018

Chris Lowenstein a quitté les studios de Hollywood il y a plus de 20 ans pour s’installer à Chiang Mai. À la tête de la société de production Living Films, cet idéaliste rêve d’y tourner le plus de films possible. Entre deux projets, nous avons rencontré le réalisateur pour une plongée dans les coulisses de l’industrie cinématographique au pays du sourire. 

Américain né au Chili puis élevé à Portland dans l’Oregon, Chris Lowenstein a démarré sa carrière en tant qu’assistant sur plusieurs longs-métrages hollywoodiens tels que My Own Private Idaho (1991) de GusVan Sant et Entre Ciel et Terre (1993) d’Oliver Stone, avant de s’installer en Thaïlande en 1992 et de lancer en 1996 sa propre société de production : Living Films.

Au départ directeur de production, puis réalisateur, Chris a participé à plus de 35 longs métrages et séries télévisées en Thaïlande. Il a travaillé entre autres avec Jackie Chan dans Le médaillon (2003), Matt Dillon dans City of Ghosts (2003), Nicolas Cage dans Bangkok Dangerous (2008), Bradley Cooper et Zach Galifianakis dans The Hangover Part II (2011), Owen Wilson, Pierce Brosnan et Lake Bell dans No Escape (2015) et plus récemment avec Matthew McConaughey dans Gold (2016) ou encore Seth Green dans Changeland (sortie prévue en 2018).

Living Films fait désormais partie des meilleures sociétés de production en Asie du Sud-Est et c’est en toute décontraction que Chris Lowenstein a reçu l’équipe de Latitudes dans ses bureaux, à quelques kilomètres au sud de Chiang Mai.

Qu’est-ce qui vous a décidé à venir en Thaïlande ?

J’ai tout de suite aimé la Thaïlande. La première fois que je suis venu, c’était comme si j’y avais déjà vécu dans une vie antérieure. J’ai découvert la Thaïlande à un moment où l’industrie cinématographique commençait à se développer. Je travaillais en tant que qu’assistant, principalement sur des films hollywoodiens et je me suis retrouvé aux côtés d’Oliver Stone sur Entre Ciel et Terre (1993). J’étais prêt à accepter n’importe quel poste dans ce film. Je savais que je voulais réaliser des films et que j’aimais la Thaïlande, donc que si je pouvais combiner les deux, je serais un homme heureux.

Mon dernier film en tant qu’assistant a été Le Grand Tournoi (1996), avec Jean-Claude Van Damme et Roger Moore, pour lequel nous avons tourné dans toute la Thaïlande. À ce moment-là, j’ai pris conscience que si je voulais continuer, je devais créer ma propre structure. Je voulais vraiment m’entourer de personnes en qui j’avais confiance. Je me suis donc installé à Chiang Mai où j’ai lancé Living Films pour me tenir en dehors de l’industrie cinématographique de Bangkok.

Pourquoi choisir de vous séparer de l’industrie du cinéma de Bangkok ?

Je voulais essayer d’établir de nouveaux standards en matière de comptabilité et de transparence, d’apporter un style plus occidental dans la gestion des plannings et du budget. Je sentais que pour y arriver il fallait que je me situe physiquement en dehors de Bangkok. De plus, les gens qui souhaitaient vraiment travailler avec moi devaient se montrer prêts à me suivre jusqu’à Chiang Mai, ce qui témoignait de leur loyauté et de leur engagement. Rétrospectivement, ça a fonctionné.

Comment Living Films a-t-elle évolué ?

Nous avons débuté avec une petite structure. Entre 1996 et 1998, nous avons travaillé sur beaucoup de documentaires, j’en ai réalisé quatre, et nous avons aussi fait quatre longs métrages hollywoodiens en deux ans. Au début des années 2000, j’ai constaté que nous pouvions nous développer. De deux partenaires nous sommes passés à six et nous avons mis en place différentes divisions : documentaires, longs métrages, séries et publicités télévisées.

Ces dernières années, j’ai commencé à développer notre propre contenu et j’essaye de créer de nouveaux médias dans la région.Vue la situation politique dans le monde de nos jours, je pense qu’il est important de soutenir plus de projets engagés. Les documentaires et les films peuvent se révéler des outils très puissants. Nous sommes au bon endroit, dans un pays dynamique, pour créer de nouveaux contenus dans les dix prochaines années.

Combien de films, documentaires et spots publicitaires tournez-vous chaque année ?

Ça dépend. Les bonnes années, nous pouvons faire deux longs métrages, en fonction du temps de tournage et du nombre de lieux où nous tournons. Nous produisons environ 15 spots publicitaires, lorsqu’on totalise de 60 à 80 jours de tournage, c’est une bonne année pour nous. Si nous voulions gagner plus d’argent, nous pourrions faire plus de publicités télévisées, mais nous préférons rester plus petits, pour assurer une certaine qualité et prendre en charge des projets dans lesquels nous croyons. En ce moment, nous avons 6 projets en cours de développement et nous venons de terminer les préparatifs pour un film chinois d’action et de comédie dont le tournage débutera fin janvier 2018.

Parmi les films étrangers réalisés en Thaïlande, lequel est votre préféré ?

C’est drôle, mais il s’agit de deux films que nous avons tournés. Le premier est Changeland, qui n’est pas encore sorti sur les écrans. Le film raconte l’histoire de deux anciens amis (Seth Green et Breckin Meyer) qui voyagent en Thaïlande ensemble et tentent de renouer les liens. C’est une sorte de récit de voyage attachant,drôle et dramatique. Le second est un film hollandais Simon (2004). Le film raconte l’histoire d’un Hollandais venu en Thaïlande dans sa jeunesse. Alors qu’il vit à Amsterdam, il découvre qu’il a un cancer. Il décide alors de revenir en Thaïlande pour revivre les moments qui ont marqué sa vie. Une sorte de film un peu fou et merveilleux à la fois.

Quel serait votre casting idéal ?

Dans les prochaines années, nous prévoyons de faire plus de films locaux et nous aimerions y voir plus de stars locales. Je suis fan d’Ananda Everingham qui pour moi est un grand acteur. Il est à moitié Lao, moitié Australien, mais né en Thaïlande. Je trouve intéressant lorsqu’on ne peut pas vraiment déterminer le background d’une personne. Le monde devient de plus en plus petit, ce qui rend le choix d’un casting assez intéressant. Nous pouvons par exemple faire sauter ces barrières traditionnelles d’origines ou de couleur de peau. Récemment, j’ai travaillé avec Seth Green. Il apprécie réellement la Thaïlande pour ce qu’elle a de merveilleux. Si vous travaillez avec des personnes de talents, qui ont vraiment envie de se trouver là, je pense que ça se ressent dans leur façon de jouer et que ça apporte du poids au film. Donc, je dirais Seth Green et Ananda.

Où aimeriez-vous tourner un film ?

J’adore tourner à Chiang Mai, j’essaye d’y faire tous les films si je le peux. Mais s’il faut des plages, j’aime bien aller à Krabi, Trang ou Phang Nga. Même si les gens ont déjà vu des roches karstiques dans de nombreux films, il y a toujours moyen de trouver de nouveaux lieux incroyables. Dans le futur, j’aimerais réaliser un film en Isaan. Il n’y en a pas eu beaucoup et je pense qu’il doit y avoir de nombreux lieux intacts.

Quelles sont les différences entre réaliser un film dans les pays occidentaux ou en Thaïlande ?

En Thaïlande, les équipes ont tendance à être plus conséquentes qu’en Amérique. Comme dans toute l’Asie, il y a plus de personnels dans tout ce qui touche aux services. Ça présente des avantages et des inconvénients. Au niveau des déplacements et de l’installation des grues ou des décors, ça va plus vite et en même temps, notre empreinte est plus grande en termes de logistique, il faut plus de véhicules, plus de nourriture… Il faut trouver un juste équilibre entre une équipe suffisamment restreinte pour être intime et assez conséquente pour aller vite.

Ensuite, il n’y a pas de syndicats comme en Occident, où vous avez un syndicat des caméramans, un autre pour les comptables… Sans ces associations, il y a moins de règles et plus de flexibilité. Par exemple, un éclairagiste peut très bien se faire machiniste ou vous aider à la caméra. Les gens portent plusieurs casquettes. Et ils veulent se rendre utiles dans tous les cas pour faire du film un succès. De l’autre côté, un de mes rôles consiste à veiller à protéger mon personnel, à ce qu’il ne soit pas exploité ou ne travaille pas de trop longues heures. En échange, nous gagnons énormément en loyauté.

Je pense aussi que les Thaïlandais approchent leur travail avec plus d’exubérance, pour eux il ne s’agit pas seulement d’un job. En Occident, les gens travaillent pour accéder à un certain niveau de vie et pour gagner de l’argent, ce qui est dommage, surtout quand vous réalisez des films. Il faut y croire, aimer et être excité par le projet. Les Thaïlandais sont également plus modestes et bien sûr, vous profitez de lieux exotiques incroyables, de la jungle aux montagnes en passant par les eaux tropicales…

Quels sont les défis futurs de l’industrie du cinéma en Thaïlande ?

En termes de coûts, la Thaïlande est très rentable pour filmer, mais si le pays continue à se développer trop vite, cela pourrait changer et subitement les films pourraient être réalisés dans des pays comme le Laos ou le Cambodge, ou d’autres endroits moins chers.Pour attirer plus de productions internationales, laThaïlande a récemment lancé un programme d’incitation en accordant une réduction de 15% de taxes pour les films disposant d’un budget d’au moins 50 millions de bahts. Ainsi que 2 % supplémentaires si vous filmez dans de beaux endroits et faites la promotion du pays.

Mais la Thaïlande doit aussi encourager les jeunes à se lancer dans cette industrie. Il n’y a pas suffisamment d’écoles dédiées au cinéma ou de programmes universitaires. Donc je pense que c’est l’un des défis, si l’industrie cinématographique continue à évoluer, nous aurons besoin de plus de personnes qualifiées pour maintenir un niveau de qualité.

Nous espérons que les nouveaux canaux de distribution sur des chaînes de streaming comme Netflix,Amazon et Hulu amèneront un afflux d’argent dans l’industrie locale et que nous pourrons dès lors en élever les standards. Je pense que la Thaïlande possède de grands talents, mais souvent les budgets pour les productions locales sont si pauvres que les films en pâtissent. Pour créer une constance dans la production locale, il faut un flux de financement stable, créer de nouveaux talents et disposer de personnel.

Nous devons également générer plus d’échanges professionnels entre les productions internationales et locales, avec des gens qui passent de l’une à l’autre, et utiliser le meilleur de chacune d’entre elles. La Thaïlande est censée être le centre cinématographique de la région, elle l’est déjà à bien des égards, mais elle peut encore atteindre un niveau supérieur.

 

www.livingfilms.com

Related Posts