Chiang Mai, Signs & Designs

ESCAPADE 

Chiang Mai, ville créative ?

Catherine Vanesse

4 Mars 2018

À côté des temples, sanctuaires d’éléphants et treks dans la jungle, la ville essaye depuis plusieurs années de s’imposer en tant que centre culturel et créatif en Thaïlande. En témoigne l’ajout récent de la Rose du Nord sur la liste des villes créatives de l’UNESCO ou des événements comme la Chiang Mai Design Week. 

Du 6 au 10 décembre 2017, le cœur de Chiang Mai a accueilli près de 15 000 visiteurs et 500 professionnels, exposants et conférenciers lors de la Chiang Mai Design Week (CMDW). Festival annuel, la CMDW réunit les designers, artisans, artistes et entrepreneurs pour présenter au public leurs créations et innovations en matière de design. Elle offre également un espace d’échanges à travers de nombreuses conférences et rencontres, dans le but de voir s’établir des collaborations entre les différents acteurs, locaux et internationaux.

La troisième édition de ce festival où la créativité est réellement mise à l’honneur s’est révélée un succès, même si l’événement cherche encore un peu sa place sur la scène artistique nationale et internationale. « Nous sommes satisfaits de cette Design Week, même si de nombreux défis nous attendent encore pour la prochaine édition» explique Inthaphan Buakeow, directeur du Thailand Creative and Design Centre (TCDC) de Chiang Mai. « La Chiang Mai Design Week est trop petite par rapport à d’autres Design Week dans le monde, comme celles de Beijing ou de Hong Kong. Actuellement, nous créons plutôt des liens avec des villes plus modestes comme Bandung en Indonésie ou George Town en Malaisie, des villes plus orientées vers l’artisanat que vers le design» précise Inthaphan.

C’est ainsi que parmi les exposants internationaux les visiteurs ont pu découvrir, sous le label Bambooina, les créations de 11 designers indonésiens réalisant des objets de la vie de tous les jours à partir de bambou. À côté des classiques ustensiles de cuisines et sac à main, ce sont surtout les vélos et instruments de musique en bambou qui surprennent par leur légèreté et leur solidité.

« L’objectif de la Design Week est de promouvoir la créativité et de générer de nouvelles perspectives pour la communauté de Chiang Mai. En termes d’innovation, Chiang Mai n’est pas encore au niveau de Bangkok, en comparaison, il y a peu de designers à Chiang Mai alors qu’il y a beaucoup d’artisans professionnels » ajoute Inthaphan. Le directeur du TCDC de Chiang Mai fait en effet la différence entre artisans et designers. Selon lui, les artisans disposent d’un large savoir-faire technique appliqué à la production d’objets alors que les designers cherchent plus à trouver des solutions, à résoudre des problèmes dans le but de créer quelque chose de nouveau. Il pointe également la perception, parfois faussée, du design : « Beaucoup de gens voient encore le design comme du luxe, la volonté du TCDC est clairement de prouver que le design se trouve partout, qu’il fait partie de notre quotidien ».

L’UNESCO, UNE VALEUR AJOUTÉE ?

Fin octobre 2017, l’UNESCO a ajouté Chiang Mai à sa liste des villes créatives. La Rose du Nord rejoint ainsi un réseau de 180 villes qui placent l’innovation et la créativité au cœur de leur stratégie urbaine pour un développement durable et plus inclusif. Une étape parmi d’autres dans une politique initiée depuis quelques années par le gouverneur de Chiang Mai avec, entre autres, la mise en place du Creative Chiang Mai (CCM) pour faire de la cité lanna « une ville innovante, une zone économique spéciale et un hub de la créativité ».

Si la reconnaissance par l’UNESCO permet d’attirer l’attention de la communauté internationale, pour Inthaphan la ville doit aller encore plus loin : « L’artisanat ici est vivant, partout présent, mais il faut continuer à mettre en place une plateforme pour réunir les artistes et les encourager. Je pense que si la ville agit correctement, on peut accéder à un niveau supérieur. L’enseignement doit être revu également, les écoles d’art sont trop orientées vers la conception d’objets et pas assez vers le design, elles font trop dans la reproduction et insuffisamment dans l’innovation. Les gens doivent penser plus au futur et non rester sur les acquis du passé si on veut évoluer. C’est l’intérêt de la CMDW, en mélangeant les arts traditionnels, modernes et contemporains, on peut encourager les croisements et offrir quelque chose de neuf. En fait,la DesignWeek devrait s’étendre tout au long de l’année et non se concentrer sur 5 jours de festival ».

LONG GOY

Faire évoluer la culture lanna en la modernisant, tel est l’objectif affiché de Supakorn Sankanaporn. Créateur de la marque de mode Long Goy, le jeune homme de 22 ans, originaire de Chiang Mai, connaît bien la culture et l’histoire du Lanna, tout comme l’industrie du textile puisque sa mère créée des vêtements traditionnels. Pour autant, Supakorn trouve cet héritage un peu dépassé, trop ancré dans le passé.

À travers sa ligne de vêtement, il mélange les influences japonaises dans les coupes de ses modèles et les influences lanna dans ses motifs. « Je veux faire découvrir le Lanna sous un nouveau jour» confie Supakorn dans son atelier. Ses créations sont réalisées entièrement à la main, à l’aide d’une technique écoresponsable unique au permanganate de potassium pour décolorer les tissus et créer des motifs. Sont ajoutées ensuite des broderies ou des pièces de monnaie pour faire office de boutons.

La marque Long Goy est disponible au King Power de Bangkok, dans les festivals et événements, sur Internet ou encore dans l’atelier situé à San Pa Tong, à Chiang Mai. Supakorn espère pouvoir prochainement proposer sa ligne de mode dans une galerie ou une boutique du centre mais, plus que de rester local il cherche surtout à se faire connaître sur la scène internationale.

www.facebook.com/longgoybrand

TORBOON

Toujours dans l’industrie de la mode, la marqueTorboon propose des sacs, chaussures et accessoires alliant du coton tissé à la main et du cuir. Créée en 2015, Torboon est la deuxième marque ecofriendly de la designeuse Boontavee Charoenpoonsiri. Après avoir travaillé dans une agence de création à Bangkok pendant plusieurs années, Boon a tout quitté pour étudier le design à Florence et à Milan avant de revenir à Chiang Mai et lancer sa propre ligne d’accessoires.

En 2016, la marque a reçu la certification de “Green Label” du ministère thaïlandais des Ressources naturelles. Aujourd’hui, il est possible de craquer pour un sac à main ou pour une magnifique paire de chaussures tissées et colorées dans l’une des cinq boutiques de Chiang Mai.

www.torboonchiangmai.com

RUBBER KILLER

Également dans une volonté écologique, Rubber Killer assure avoir recyclé depuis sa création en 2010 plus de 30 000 pneus et chambres à air pour réaliser des sacs à dos, chaussures,porte-monnaie… «Vos déchets sont mon trésor» est la devise de celui qui a des difficultés à se définir comme designer et qui pourtant imagine chacun des produits proposés dans sa boutique. « Je suis plutôt quelqu’un qui réalise des produits lifestyle, des produits pour tout le monde en donnant une deuxième vie aux déchets» explique Saroengrong Wong-Savun lors de notre visite à sa boutique sur Nimman Soi 11.

Originaire de Bangkok où il a travaillé comme architecte, l’homme de 37 ans est parti un temps aux États-Unis avant de venir s’installer à Chiang Mai où se trouve, en plus de sa boutique, son usine. « L’usine est très petite et puis il faut des fonds, donc nous réalisons chaque sac, chaque paire de chaussures en fonction des commandes », ajoute le créateur.

Disponible sur Internet, la marque s’exporte aussi dans 9 pays et a participé en 2016 au salon Maison & Objet à Paris. Sans conteste l’une des figures les plus connues à Chiang Mai en matière de design.

www.rubberkiller.com

FLATTEN BIKE STORE

Un autre jeune designer à suivre est sans aucun doute Thanakorn Wongchai. Récemment diplômé de la faculté des beaux arts de Chiang Mai, le jeune homme de 22 ans originaire de Lampang a présenté à la Design Week son projet de fin d’études, un vélo en bois entièrement démontable. « L’idée m’est venue de jouets en bois et de meubles à monter soi-même, ce vélo est spécial dans le sens où les différentes parties s’assemblent et s’emboîtent» explique Thanakorn.

Labellisé Flatten Bike, il n’existe pour le moment qu’un seul prototype, mais Thanakorn espère bien arriver à commercialiser son projet et en produire plus.

www.facebook.com/FlattenBikeStore

INCLAY STUDIO

JirawongWongtrangan a passé 5 ans à étudier et à pratiquer l’art de la céramique et de la gravure avant de travailler dans une usine de céramique à Chiang Rai. C’est pourtant à Chiang Mai qu’il a décidé d’ouvrir son atelier In Clay Studio. Présentes pour la troisième année consécutive à la Design Week, les réalisations du jeune homme de 31 ans se distinguent par l’utilisation d’argile locale et de couleur naturelle, avec pour certaines céramiques un résultat qui fait penser à du bois. Ce passionné dispense également des cours, pour les initiés ou simplement pour découvrir le tour de poterie.

www.facebook.com/Inclaystudio

THE TIGRIS MOON BY SABINA FAY BRAXTON

Présente à la Design Week en 2016, Sabina Fay Braxton est surtout connue à Chiang Mai pour sa boutique The Tigris Moon où l’on peut découvrir ses œuvres de décorations d’intérieur s’inspirant largement des motifs des tribus du nord de laThaïlande.

Citoyenne du monde, Sabina Fay Braxton passe son temps entre Paris, Venise, l’Irlande et Chiang Mai… De ses voyages, elle a accumulé depuis l’enfance des influences variées, avec pour résultat un travail extravagant dans l’utilisation des textiles anciens, techniques, imprimés à la main.

www.sabinafaybraxton.com

La liste des designers à suivre pourrait encore s’allonger avec des marques comme Greenies & Co dont les sacs en cuir ou en coton séduisent par leur simplicité tandis que les broderies de Surreal Stich invitent à un univers plus fantasmagorique.

wwww.facebook.com/greeniesandcoCNX
www.facebook.com/surrealstitch

Chiang Mai, ville créative ?

L’équipe de Latitudes confirme. Si la ville ne se trouve pas encore au niveau de Bangkok, elle montre sans aucun doute une énergie créative, un melting-pot de talents et un soutien des organisations via le TCDC ou le Creative Chiang Mai (CCM), dont la mission est de promouvoir la créativité et le développement économique de la ville.

Si les défis restent nombreux pour la Design Week, l’événement peut déjà s’enorgueillir de constituer un rendez-vous incontournable et la prochaine édition devrait se montrer encore plus riche, puisqu’au même moment aura lieu La Nuit des Galeries. « Rassembler ces deux événements majeurs permettra d’élargir encore plus les échanges culturels et artistiques» conclut Inthaphan Buakeow, le directeur du Thailand Creative and Design Centre (TCDC) de Chiang Mai.

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