Kudee Jeen, Krungthep à la racine

Kudee Jeen, Krungthep à la racine

ESCAPADE

Krungthep à la racine

Chloé Lagadou & CatherineVanesse

25 Février 2017

Le quartier portugais de Bangkok se révèle l’un des endroits les plus typiques de la capitale thaïlandaise, offrant au promeneur l’aperçu d’un Bangkok d’une autre époque. 

Dominant la rive orientale de la Chao Phraya, le dôme rosé de l’église Santa Cruz s’élève au cœur deThonburi. Important point de repère sur la rivière, l’édifice religieux reste l’un des derniers témoins de l’influence historique du Portugal au Siam depuis le 16ème siècle. A cette époque, un traité militaire permet aux Portugais de résider, commercer et pratiquer leur religion dans le royaume. Les Portugais s’installent sur la rive gauche de la Chao Phraya à la fin du 18ème siècle, suite à la chute du royaume d’Ayutthaya en 1767. Après une lutte acharnée contre les Birmans, le roi Taksin (1734-1782) décide de fonder la nouvelle capitale du royaume à Thonburi. En signe de remerciement, il accorde certaines parcelles de terre aux peuples ayant pris part à l’effort de guerre. Ainsi, Lao, Khmers, Chinois et Portugais se retrouvent associés à la création du quartier de Kudee Jeen – กุฎีจีน (parfois orthographié Kudi Jin, Kudee Chin ou Kudijeen).

Quartier peu visité, Kudee Jeen s’organise en un dédale de ruelles et d’habitations colorées, où les symboles religieux se mélangent sur fond de street art, dépeignant des scènes de la vie quotidienne et délivrant des messages de paix.Temples bouddhistes, sanctuaires chinois ou mosquées s’harmonisent avec l’église de Santa Cruz, l’un des plus anciens édifices religieux encore en activité.

Construite initialement en bois en 1770, l’église de Santa Cruz fut restaurée une première fois en 1835 par une main-d’œuvre essentiellement chinoise ce qui, selon les sources, lui valut son surnom de Kudee Jeen, que l’on peut traduire par « l’église chinoise ». Pour d’autres, ce nom trouve ses origines dans la présence du sanctuaire KuanYin, l’un des plus anciens patrimoines culturels chinois de Bangkok, construit il y a plus de 200 ans et dédié à la déesse de la Miséricorde. Pour autant, Santa Cruz n’acquit son allure actuelle qu’en 1913, grâce à deux architectes italiens de renom : Annibale Rigotti et Mario Tamagno. Une école et un couvent vinrent également s’établir autour de Santa Cruz, affirmant ainsi la présence centrale de l’édifice religieux dans l’éducation de la communauté de Kudee Jeen.

Visible depuis la rivière, une autre bâtisse se démarque : une ancienne habitation en bois construite à la façon d’une maison en pain d’épice. Révélant une ancienne architecture anglaise très prisée durant le règne du Roi RamaVI, la maison est un héritage de la famille Windsor, anciens propriétaires du magasin éponyme (Four Eyes Store) établi à Kudee Jeen. Les locaux la surnomment «La maison bleue» en dépit du fait que sa peinture a désormais disparu, révélant le bois brut qui se cachait dessous.

Pour comprendre les origines de ce quartier et en apprendre plus sur les différentes communautés qui y cohabitent, une visite au musée local Baan Kudichin Museum s’impose. Il est situé dans l’ancienne maison d’une famille catholique dont les descendants ont décidé de transformer leur résidence familiale en musée, afin de préserver leur héritage et de partager la culture et les traditions de cette ancienne communauté Lusitano-Thaïlandaise.

Traditions dont on peut toujours savourer le goût au détour de ruelles exiguës, à la pâtisserie Thanusingha à la devanture bleutée. Sa spécialité réside dans la confection de douceurs portugaises nommées « kanom farang Kudee Jeen (ขนมฝรั่งกุฎีจีน) », littéralement « le dessert étranger de Kudee Jeen », composé de farine de blé, d’œufs de canard et de sucre. Habituellement dégustés le jour suivant Noël, ces gâteaux que l’on pourrait comparer aux boudoirs par leur saveur sont désormais produits quotidiennement de manière artisanale dans les trois boutiques du quartier.

Comme dans la plupart des comptoirs commerciaux où ils se sont implantés, les Portugais ont en effet apporté avec eux leur savoir-faire en matière de desserts avec des délices comme le kanom farang kudee Jeen ou les fameuses tartes aux œufs. La gastronomie thaïlandaise doit d’ailleurs beaucoup à Maria Guyomar de Pinha, considérée comme la reine des desserts siamois.

Née à Ayutthaya en 1664, cette femme d’origines portugaise, japonaise et bengali, laissa derrière elle d’autres spécialités que l’on trouve encore aujourd’hui sur les étals des marchés, comme les foï thong (ฝอยทอง) ou fois des ovos en portugais (vermicelles d’œufs de canards plongés dans un sirop de sucre blanc) ou encore les sangkhaya fak thong (สังขยาฟักทอง – potiron farcis à la crème de noix de coco). Après le décès de son époux, l’aventurier grec Constantin Phaulkon qui fut l’un des plus proches conseillers de Narai (roi d’Ayutthaya de 1656 à 1688 et principal instigateur du rapprochement avec la France de Louis XIV au XVIIème siècle), elle fut prise dans les remous de la révolution de 1688 et du coup d’État mené par Phetracha, et réduite en esclavage dans les cuisines de la Cour, où ses desserts séduisirent la famille royale.

Un quartier typique à découvrir à pieds ou à vélo, quelques échoppes proposent en effet de louer des deux roues pour la journée, l’occasion de s’engouffrer encore plus dans les ruelles de Thonburi ou des visiter d’autre point d’intérêts comme le Wat Arun, Jam Factory ou Lhong 1919.

Si aujourd’hui le quartier offre une réelle immersion dans le passé historique de la capitale, l’ouverture dans les prochaines années d’une ligne de MRT menant directement au cœur de Kudee Jeen pourrait en changer le visage, une motivation supplémentaire à le découvrir d’urgence.

 

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